LES BONOBOS ET NOUS : ORIGINE DE LA PUDEUR EN AMOUR


De nombreuses années durant, une énigme m’a obsédé : pour quelle raison Homo sapiens est-il le seul animal à en général s’isoler pour s’accoupler ? En d’autres termes, quel mécanisme évolutif explique le développement de la pudeur en amour ? Cette question apparait très légitime à un biologiste évolutionniste darwinien. En effet, tous ceux de son espèces ont adopté le cadre de pensée énoncé pour la première fois en 1973 par Théodosius Dobzansky. « Nothing in biology makes sense except in the light of evolution » (Rien en biologie n’a de sens si ce n’est au regard de l’évolution. Or, un comportement animal héréditaire concerne le vivant et doit de la sorte  avoir une origine évolutive, y compris la pudeur en amour. Considérons nos plus proches cousins, les bonobos. Ce sont de joyeux lurons un tantinet obsédés par le sexe qu’ils pratiquent assez intensément et tout comme nous. Ces ébats sont mobilisés non seulement pour la reproduction mais aussi et plus fréquemment pour apaiser les tensions au sein du groupe. Leur inventivité en la matière est manifeste, tout y passe : coït vaginal et sodomie hétéro- et homosexuelle, fellation et cunnilingus. Les missionnaires n’ayant pas encore sévi, ils ignorent en général la position que, dit-on, ils ont recommandé à nos ancêtres. Mais surtout, lorsqu’ils se livrent en forêt aux jeux du sexe, c’est indifféremment au centre de la clairière ou derrière le baobab ; ils n’apparaissent nullement gênés par la présence de leurs congénères. En revanche, l’accouplement dans notre espèce est, en règle, privé ; il se déroule à l’abri des regards extérieurs. La solution probable m’en est apparue soudainement alors que, marchant ou chevauchant de façon très correcte une monture équine, mon esprit vagabondait dans un rêve éveillé plaisant et fort érotique. « Mais, c’est bien sûr, ce ne peut-être que cela, la théorie de l’esprit !»

On appelle théorie de l’esprit la capacité de s’interroger sur les pensées et sur les intentions des autres, de leur prêter des représentations mentales et, le cas échéant, de s’efforcer de les manipuler. Quoiqu’elle puisse être évoquée à l’état d’ébauche chez les animaux non-humains – nos amies les bêtes -, il s’agit surtout là d’une des caractéristiques psychologiques principales de l’esprit humain, elle explique l’essentiel du développement de l’univers psychique de nos semblables.  Dès lors, le regard des observateurs d’ébats sexuels cesse d’être neutre, il devient celui de voyeurs suspects, plutôt inquiétants. Puisqu’on ne peut manquer de s’inquiéter des pensées d’autrui, tout concourra à privilégier l’intimité. La norme que constitue celle-ci acquiert une dimension morale qui la renforce par souci de la réputation des amants. A cette inquiétude du regard extérieur s’ajoute aussi  le désir du couple de se préserver au maximum des perturbations psychologiques liées à la présence d’étrangers. Chacun des partenaires risque fort d’être sinon distrait par ses interrogations sur l’impression laissée aux observateurs et ses conséquences.

Préservés de cette interférence, les amoureux pourront plus aisément se consacrer l’un à l’autre, par le corps et par l’esprit. Les exceptions à l’intimité de la relation sexuelle militent en faveur de ces hypothèses. Les violeurs multiples d’une même victime ne se préoccupent nullement des pensées de cette dernière et sont plutôt incités à commettre eux aussi leur forfait par la crainte de déchoir, sans cela, aux yeux des autres membres de la bande. Le but recherché des jeux sexuels en groupe est le surcroît d’excitation et de plaisir que l’on attend de l’impression laissée chez et par les différents participants à la partie tierce, carrée ou d’un ordre plus élevé. Chez le bonobo et les autres animaux non-humain, ce souci du qu’en dira-t-on, cette inquiétude des conséquences chez les autres de l’intensité des ébats, du danger qu’il recèle n’est en toute éventualité pas aussi puissant que chez nous, nulle raison de se cacher pour aimer. Chez les nôtres, prudence – derrière le baobab, dans les fourrés ou ailleurs mais discret, c’est plus prudent….

Axel Kahn, le 4 décembre 2017

One thought on “LES BONOBOS ET NOUS : ORIGINE DE LA PUDEUR EN AMOUR

  1. Magnifique rien a ajouter Axel Kahn nous rend intelligent à lire et à suivre sans modération !

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