DERNIÈRES SALVES


     Non, ce n’est pas d’abord de la pesante impression actuelle de fin de règne que je désire parler mais, à son propos, d’une distance que je serai obligé de prendre dès la fin du mois de mars avec les opinions publiques tranchées sur l’actualité. D’abord parce que mon prochain livre “Être humain, pleinement” sort de l’imprimerie début mars pour se retrouver en librairie le trente du même mois. Je vous présenterai bientôt les première et quatrième de couverture, la seconde éclairant la symbolique de la première. Mon agenda concernant sa présentation un peu partout est déjà aux trois quarts plein jusqu’en octobre et je n’ai aucun doute que les quelques vides qui persistent seront vite comblés, ce qui diminuera de façon drastique ma disponibilité de commentateur.

     La seconde raison de la distance que je prendrai avec l’actualité est qu’il y a quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chances que je me retrouve à la présidence d’un comité national qui exigera de moi, sinon un devoir règlementaire de réserve, au moins une obligation morale de totale impartialité, ce qui exclura les positionnements d’un engagement abrupt.

     Je profite par conséquent des quelques semaines plus libres dont je dispose encore pour faire le point de mes analyses du moment et des positions auxquelles elles me conduisent. Le Premier Ministre l’a énoncé, certains sur mon mur Facebook l’ont confirmé avec une si fière assurance que je ne puis faire autrement que de m’en laisser convaincre : lui, son gouvernement, le Président et tous ceux qui le soutiennent, d’une part, moi-même et l’ensemble des citoyennes et des citoyens qui se réclament d’une gauche adversaire du libéralisme économique néoclassique et allant de la social-démocratie au marxisme et au gauchisme, d’autre part, ne sont plus dans le même camp politique. L’un d’entre mes contacts Facebook a même longuement théorisé qu’on n’y avait en fait jamais été sinon dans la confusion et l’illusion. Si, avec certains autres, j’ai arpenté les rues et usé ma salive pour faire élire François Hollande, si j’ai reçu des coups dans cette bagarre, c’est que je m’étais fourvoyé, je n’avais qu’à m’en prendre à moi de mes illusions et des erreurs qui en ont découlé. Dont acte. Ce ne sera, après tout, pas la première fois qu’un leader devra son élection à la mobilisation de forces qui n’appartiennent en fait pas à son camp. J’en tire les conséquences, j’accepte n’être plus dans “le camp” incarné par les forces qui gouvernent l’État, personne ne pourra plus désormais me le reprocher, il semble que moi-même et mes semblables ayons été exclus autant que nous nous sommes nous-même exclus. Bien sûr, cela ne changera rien à l’amitié que je porte à certains de ceux qui appartiennent à ce qui est devenu “l’autre camp”. J’ai des amis sur tout l’échiquier politique, des gauchistes aux membres des “républicains”, avec un peu de difficulté pour les partisans de Nicolas Sarkozy car c’est une position qui, pour une personne intelligente, m’apparait suspecte.

     J’entends bien que, depuis la campagne pour la primaire de 2011, Manuel Valls, est sur une position définie par l’objectif d’une disparition du parti socialiste au profit d’une formation centriste alignée sur des positions économiques libérale néoclassiques, un parti “démocrate” à la française, je ne peux lui contester sa fidélité à ses idées. Mon opposition tout aussi constante à cette vision ne doit d’ailleurs pas être vue comme le reflet d’un rejet de tout ce qui n’adhère pas aux dogmes du socialisme : mes positions appuyées sur mon expérience et mes travaux me placent quelque part entre le libéralisme de Keynes, voire de Roosevelt, et la social-démocratie version Bad Godesberg, loin du marxisme, par conséquent, mais aussi loin de la synthèse néoclassique de l’économie libérale qui a engendré selon moi l’essentiel des maux du monde actuel.

     Que Manuel Valls, Emmanuel Macron poursuivent le chemin qu’éclaire leur idéologie, soit, mais mon pays, notre pays, exige que persiste une pensée de gauche, un recours, un espoir, une alternative. J’ai, longtemps pensé que mon ami Martine Aubry pourrait assumer ce rôle, elle a pris des décisions différentes, c’est son problème, je ne l’ai pas suivie. Je suis plus sévère envers le Président dont le discours du Bourget m’avait brièvement laissé penser qu’il mènerait une politique social-démocrate, droitière, certes, mais social-démocrate. Or tel n’est pas le cas, bien sûr, ce que symbolisent dans la bouche de François Hollande ces énormités historiques et conceptuelles d’un “socialisme de l’offre“, d’une mobilisation idéologique de Jean-Baptiste Say et des libéraux néoclassique au service “d’une idée de gauche ” ! Rappelons quand même que les pères de l’idéologie libérale néoclassique ont toujours été aux côtés de la droite la plus réactionnaire, Bastiat de Cavaignac, le massacreur des journées de juin 1848, Hayek de Thatcher et Friedman de Reagan.

     Plus grave encore, après assouplissement des règles du repos dominical, le projet de loi de Myriam El Khomry écrabouillant les bases et l’esprit de notre droit du travail au profit des employeurs et au détriment des employés, j’ai dit combien la tentative d’affaiblir dans la constitution française le poids des principes positifs sur lesquels la République était jusque-là fière de reposer m’a ulcéré. Comme Guy Mollet en son temps, référence pour moi la plus juste pour juger de la politique de François Hollande – y compris en politique étrangère et en coups de menton guerriers – c’est l’idée même de la gauche que le Président m’apparaît fouler aux pieds, il en est pour moi un fossoyeur. Espérons qu’un “Mitterrand” viendra pour en permettre la renaissance : je n’en suis pas un dévot mais il a sans conteste joué ce rôle-là pour le nouveau Parti socialiste. Quand, cependant ? Après que Mollet a ouvert la porte au retour du Général de Gaulle, persistait au moins des forces conséquentes de gauche autour du PC ; elles sont aujourd’hui plutôt du côté du FN et nul de Gaulle en vue, la situation actuelle est de ce point de vue beaucoup plus grave qu’à l’époque. De ce point de vue, la question se pose pour les membres du Parti socialiste opposants à la dérive actuelle du gouvernement de l’accompagner en grognant, certes, mais de l’accompagner pourtant. Ou bien de s’en dissocier radicalement. Il y va aussi de leur crédibilité.

Alors, je fais comme Christiane Taubira : je constate l’évolution à droite du pays mais je ne me sens pas le devoir de l’accompagner, je resterai dans “un autre camp”, celui de ceux qui maintiendront, qui entretiendrons la flammèche et l’espoir qu’elle pourra un jour embraser l’avenir.

Axel Kahn, le vingt février 2016

18 thoughts on “DERNIÈRES SALVES

  1. Je suis beaucoup plus à gauche que vous, Monsieur, et pourtant je vous admire en tant qu’humaniste mais aussi pour votre courage politique. Vos positions ont toujours été claires et sincères. Si le paysage politique français ne rassemblait que des personnalités comme la vôtre (et, j’ajouterai, quelque soit leur bord), notre république pourrait être fière de ses élus.
    Vous êtes un ovni et, même si je ne monterai jamais à bord de votre vaisseau, je ne peux que respecter cette différence qui vous honore, dans le champ politique actuel.
    Merci Monsieur.

  2. Je suis désolée de ne plus pouvoir suivre jour après jour vos commentaires.
    Donc nous allons lire votre prochain livre et vous suivre de loin.
    Comme vous, j’espère que les quelques socialistes qui résistent encore auront le courage de définitivement prendre leur responsabilité pour faire vivre ce courant de gauche non marxiste.
    En attendant il faut garder le moral et défendre là où nous sommes les valeurs de gauche que François Hollande piétine sans vergogne après les avoir faites acclamées pour avoir nos voix.
    Je vous souhaite plein de belles rencontres dans vos prochaines pérégrinations. Avec mon amitié. Francine Godard

  3. Vous savez Axel que je partage vos opinions humanistes mais que je suis éloigné de vos positions politiques, cependant …je regrette que la fracture de la gauche, facture qui en réalité couve depuis Michel Rocard mais que François Mitterrand, qui venait de la droite, avait su apaiser pendant 14 ans apparaisse maintenant au grand jour et pour l’instant impossible à combler tellement les positions en matière économique sont éloignées, je reconnais votre parfaite sincérité et je vous conserve toute son amitié.

  4. Merci Monsieur de formuler ainsi la situation
    A chaque claque je me disais ” c’est la dernière fois” et je n’avais pas le courage de ne pas voter PS. Je garde précieusement en mémoire votre argumentaire pour me proteger de ma possible lâcheté à l’avenir et pouvoir continuer à croire en des valeurs

  5. Merci ce cette position claire qui va peut-être nous aider à nous rassembler pour refuser le chemin que ce gouvernement et ce président nous imposent.

  6. Et si nous devions en arriver à penser, que c’est bien la finance qui nous gouverne et que les présidents élus, combien même remplis de bonnes intentions, ne sont en fait, que des “hommes de paille” à la botte de je ne sais quel (s) pouvoir ? Une simple conclusion !

  7. Aux dernières élections présidentielles, je n’ai pas voté pour le candidat qui me paraissait être le meilleur, mais pour celui qui me semblait être le moins mauvais. Ce fut F. Hollande, il n’était pas mon favori au sein du PS et il m’a beaucoup déçue.

  8. Certaines décisions politiques prisent par Hollande et Valls, depuis 2012, tournent le dos à tous ceux et toutes qui sont attachés aux valeurs de gauche : solidarité, fraternité, générosité, courage, lucidité. Mais, aujourd’hui, il est indispensable par ailleurs de se poser la question : Pourquoi l’électorat français se droitise? Le citoyen lambda est-il objectivement plus égoïste et cruel, en ce début de XXIème siècle, que son prédécesseur du début du XXème? Les « faiseurs d’opinions » sont-ils à la source de nombre de comportements, très partagés, qui sont en inadéquation avec notre triptyque républicains : Liberté, Egalité, Fraternité ? En d’autres termes, les « chiens de garde » qui rédigent les éditoriaux dans les grands médias, sont-ils à la source de mouvement de bascule vers les idées les plus antisociales, les plus inégalitaires ? Ou bien, est-ce la lente érosion de notre souveraineté nationale, consécutive à la mondialisation rapide et incontrôlée, qui pousse nos concitoyens à se replier sur eux-mêmes, en ignorant les injustices se multipliant autour d’eux ; et ce, avec «un gouvernement de gauche »?

  9. Merci Monsieur que j’admire depuis longtemps pour la hauteur de votre pensée et l’art que vous avez de rendre claires les choses compliquées pour les (vieux) néophytes comme moi.

  10. Un grand Merci pour ce que vous êtes et représentez
    Je suis impatiente de lire votre prochain livre et vous souhaite beaucoup de satisfactions dans votre nouvelle mission
    N’oubliez pas que nous sommes nombreux à partager vos idées et à apprécier vos pensées
    Sincerement

  11. Merci M. Kahn d’avoir mis les moments sur une réflexion qui m’incitait depuis des semaines déjà à ne pas pouvoir voter pour François Hollande ni pour un quelconque socialiste du reste. Voila je sais pourquoi j’irai dans ce sens; je m’en trouve rassuré en vous lisant votre billet. Maintenant je dois poursuivre ma réflexion de manière à ne pas laisser la route ouverte à une Marine Le Pen ou un N Sarkozy … Mais de grâce continuez à nous irriguer de votre pensée pour nous convaincre néanmoins que rien n’est perdu.
    Sincèrement
    Frédéric L

  12. merci ! c est vraiment un honneur de partager avec vous le profond dégoût que m inspire les décisions de nos actuels gouvernants , et contrairement a certains compatriotes ce n est pas vers l extrême droite que je pense trouver du réconfort mais au contraire dans une gauche radicale …finalement en Mai 68 ça nous avait pas si mal réussi !

  13. Depuis mes 17 ans, j’en ai 56 ans cette anée, je n’ai conu que des plans d’austérité, de rigueur…le premier fut celui du premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing Raymond barre dixit le meilleur économiste de France, je ne les compte plus depuis, je n’ai connu que cette politique de gribouille à part un petit intermède de deux ans après l’élection de Mitterrand….et tous ces plans qui se sont succédé n’ont donné que des résultats médiocres, voire calamiteux…. et plus l’échec est patent en France et dans le reste de la planète, plus les politiques persistent dans l’erreur, plus ils préconisent des remèdes encore plus violents….j’essaie malgré tout de ne pas tomber dans le pessimisme outrancier mais c’est de plus en plus difficile….je comprends parfaitement que vous serez tenu au devoir de réserve dans un mois, c’est dommage de ne plus lire votre érudition, votre culture, votre sensibilité, votre humanisme….j’espère les revoir après votre mission….

  14. Bonjour Monsieur,

    Je viens à l’instant de vous écouter sur LCI, dans lequel vous parlez notamment de la parution prochaine de votre nouveau livre ““Être humain, pleinement”. Je déclare que depuis ma naissance, j’ai pris les chemins qui me permettent de construire mon humanité. Je suis née bipède, j’ai fait le choix à ce moment là, sûrement inconscient, puis au fur et à mesure de mes pas, de vivre et de non pas d’exister. Depuis, je cultive mon humanité. Je pense sincèrement qu’être humain, pleinement, c’est d’abord accepter de vivre.

  15. Ceux qui ont cru comme moi en Miterrand ne pouvaient plus croire en Hollande et pourtant vous vous y avez cru?
    je suis désolé mais c’était faire preuve d’un nouvel aveuglement
    tous ces clowns ne sont que des pantins au service de la commission européenne
    le pire est que même ceux qui arrivent au pouvoir en espérant VRAIMENT renverser ce pouvoir européen butent
    voyez l’échec de Tsipras Alors révolution? Mais non les gens ne bougeront pas tant que le ciel ne leur tombe dessus!

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