L’EMBRYON ET L’ÉTHIQUE DU DÉBUT DE LA VIE


              L’article 16 du code civil, repris en frontispice des lois de bioéthique, stipule que la « loi  assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de la vie ». Cet énoncé ne précise cependant pas quand commence la vie humaine ? Une telle question peut être comprise de deux manières, la première biologique, la seconde philosophique. Le début de la vie est dans un sens antérieur à la fécondation elle-même puisque tant le spermatozoïde que l’ovocyte sont indiscutablement vivants et humains. Le zygote, première cellule embryonnaire, l’est aussi. Le moment à partir duquel il convient de considérer l’embryon comme une personne dont la dignité mérite d’être respectée ainsi que le stipule la loi ne saurait être déterminé par la science car cette notion de dignité n’appartient à son champ mais à celui de la philosophie, religieuse ou laïque.

            Le statut de l’embryon et du fœtus est censé reposer sur cette seconde acception du commencement de la vie humaine. Il pose des questions quasi-insolubles (et polémiques) parce qu’il s’agit avant tout d’un débat religieux et par nature peu rationnel. Toutes les religions s’interrogent sur le début de « l’animation de l’embryon », c’est-à-dire sur l’instant où il acquiert une âme. Discutée par les Grecs de la Haute époque, cette interrogation agite les églises chrétiennes depuis les origines du christianisme jusqu’à aujourd’hui. Les positions durant dix-huit siècles vont évoluer autour de deux couples de principes opposés, l’animation immédiate, dès la conception, ou bien médiate, différée. Le traducianisme pour lequel existe un support matériel à l’âme, et le créationnisme (ou créatianisme) qui postule une création de novo par Dieu de l’âme de chaque humain. Aux premiers âges de la chrétienté, les Pères de tradition grecque privilégieront avec Tertullien (IIème siècle), puis Grégoire de Nysse (IVème siècle) et les Pères de Cappadoce à l’origine de la doctrine orthodoxe, l’idée déjà soutenue par Hippocrate d’une animation immédiate, dès la fécondation, et la thèse traducianiste. Clément d’Alexandrie propose que l’âme préexiste dans le sperme et qu’elle soit insufflée dans l’embryon au moment de l’éjaculation. Sa sensation chez l’homme témoignerait de la solennité de l’instant, comme en quelque sorte une sonnerie de fanfare. Selon cette première conception, toutes les âmes ont été créées avec Adam, le premier homme, ou au moins dérivent de cette âme initiale et sont de la sorte affectées par le péché originel. C’est porteuses de cette marque qu’elles sont transmises par le sperme à toute la suite des hommes. Saint Augustin qui a beaucoup vécu avant sa conversion et connu force expériences sexuelles doute que toute éjaculation libère une âme, elles seraient sans cela, pense-t-il, bien nombreuses à flotter sans corps dans l’éther. Il ne se prononce pas de manière radicale mais, après avoir beaucoup douté, privilégie une vision traducianiste qui permet le mieux de rendre compte de ce que tous les nouveau-nés sont porteur du péché originel, mais d’animation médiate, différée jusqu’au premier souffle du nouveau-né et à l’installation de la respiration. Saint-Thomas reprend à son compte au XIIIème siècle la vision d’Aristote selon lequel, succédant aux âmes végétative et nutritives (ou sensitive), l’âme intellective (ou rationnelle) apparaît dans l’embryon au 40ème jour chez les garçons et au 80ème chez les filles. Il rejette cependant la vision traducianiste d’une co-évolution du corps et de l’âme proposée par Aristote et la remplace par le concept d’une néocréation de novo des âmes successives par Dieu : partisan de l’animation médiate, il est « créatianiste », et dissocie le développement de l’embryon du processus d’animation. Après Saint-Thomas, le créatianisme n’est plus remis en question mais les débats théologiques quant à l’animation divine de l’embryon se poursuivent entre les tenants de l’animation médiate ou immédiate. Précisons que pour les Juifs et les musulmans, le débat est moins houleux. L’avortement est interdit, mais on considère qu’il n’y a pas d’humanisation immédiate de l’embryon.

            La position de l’Église, définie en 1869 sous Pie IX, en revient à une conception créatianiste et d’animation immédiate. Aujourd’hui, la plupart des théologiens ont un discours plus prudent : « nous ne savons ni donner une définition de l’embryon ni préciser quand l’âme vient au corps. Le doute doit profiter à l’embryon, considérons qu’il est une personne humaine dès sa conception ». Pour l’église orthodoxe, fidèle aux Pères de Cappadoce, il n’y a pas place au doute, l’embryon est d’emblée une personne humaine, c’est-à-dire dès la fécondation de l’ovocyte par un spermatozoïde et la fusion des « pronucléi » mâles et femelles. Ce qu’il faut retenir de ce bref rappel des hésitations théologiques concernant l’embryon, c’est qu’elles invalident toute position dogmatique à ce sujet, les dogmes ont tant varié, ils sont si différentes d’une religion à l’autre !

            Les agnostiques quant à eux s’interrogent sur les relations entre la personne, dont la valeur propre et le respect qui en découle sont au centre des injonctions éthiques et juridiques, et la cellule-œuf originelle dont elle est issue. En d’autres termes, quelle part du respect due à la personne l’est aussi à la cellule unique ou au « grumeau » de cellules qu’est l’embryon ? Où placer l’embryon ? Le droit civil français ne connaît que deux catégories juridiques : les choses et les personnes. Les premières sont objets de droits, les seconds sujets de droits. L’embryon n’est ni une chose ni une personne. Si l’embryon n’a pas de statut, il n’en bénéficie pas moins d’une protection juridique.

            Personne ne parvient à s’accorder sur une définition de l’embryon dans la loi. Les Britanniques, dans une optique utilitariste, ont fixé une limite en deçà de laquelle l’expérimentation sur l’embryon est pratiquement libre. Ce seuil de 14 jours correspond à l’apparition de la ligne primitive, ébauche du système nerveux qui permettra ensuite de ressentir la douleur, aspect fondamental pour la philosophie utilitariste. C’est aussi le moment à partir duquel l’embryon ne peut plus se subdiviser pour donner des jumeaux, autrement dit où il acquiert son individualité. C’est là un choix assez arbitraire qui ne découle pas à proprement parler d’une pensée morale mais plutôt de la pensée pragmatique selon laquelle il faut bien choisir une limite. D’autres, pour reconnaître la singularité de l’embryon, retiennent le moment où les liens affectifs entre la mère et l’embryon se mettent en place, l’implantation dans la muqueuse utérine, l’éclosion de l’embryon de sa membrane initiale au 7ème jour, ou encore, de façon plus radicale, la seule finalité. Selon cette dernière conception, un zygote résultant de la fécondation d’un ovocyte par un spermatozoïde serait un embryon s’il est conçu dans une finalité parentale, un banal matériel expérimental dans les autres cas.

            A partir de quand une vie est-elle humaine ? Quand l’âme vient-elle à l’embryon ? Un biologiste se trouve, nous l’avons vu, dans l’incapacité de répondre à ce type d’interrogation. Il n’existe en effet aucune une définition génétique ou cellulaire de l’âme ! Cependant et en toute éventualité, cet embryon est humain, il n’est, par exemple, ni simien ni murin. Dans un certain nombre de cas, son développement donnera naissance à une personne. Ce que peut expliquer le biologiste, c’est qu’il y a fécondation et formation de l’embryon, implantation dans la paroi utérine à 8 ou 9 jours puis évolution par toute une série de stades, survenue des battements de cœur, des premiers mouvements etc., et enfin viabilité du fœtus pour aboutir à un nouveau-né considéré comme une personne. C’est là un processus progressif et continu dans lequel on peut seulement distinguer des étapes successives qui façonnent peu à peu un être plutôt que de fondamentales discontinuités. Il est essentiel d’éviter toute confusion entre l’issue d’un processus et la nature de toutes les phases qu’il comporte, de ne pas assimiler les prémices et la fin. L’embryon doit sa singularité à ce que, s’il se développe, ce sera en un petit d’homme, en une personne. Pour autant, il n’est pas une personne. A l’inverse, la magnificence d’un processus à son terme retentit toujours, lorsqu’on la connaît, sur la considération en laquelle ses prémices sont tenues. Imaginons que nous assistions au début de la réalisation d’un tableau. Après deux ou trois coups de pinceaux, nous avons à faire à des images grossières dénuées de signification. Mais s’il est possible de savoir que c’est là l’ébauche de « La jeune fille à la perle » de Vermeer, nous n’aurons alors pour cette elle une toute autre considération que s’il s’agissait d’un barbouillage quelconque, pourtant à ce stade en apparence similaire. Le début d’un processus extraordinaire ne peut être d’une totale banalité pour quiconque connaît sa possible issue. Savoir qu’un amas de cellules deviendra un petit enfant, lui confère une « singularité admirable », à ne pas confondre avec celle d’un embryon de crapaud ou de souriceau.

            Pour ma part, un embryon n’est jamais un objet banal, c’est le début possible d’une personne, et non un moyen de poursuivre un dessein n’ayant plus rien à voir avec l’avènement d’une vie humaine. Ce n’est pas un matériel expérimental comme un autre. La création d’embryons humains en dehors de tout projet parental et dans le seul objectif de disposer de matériel de recherche ou thérapeutique ne me paraît pas opportune. Ainsi, la loi autorise –t-elle maintenant à mener des recherches encadrées sur l’embryon, mais uniquement sur des embryons surnuméraires créés dans une finalité procréative. Pour autant, rien en raison ne justifiait l’interdiction d’une telle recherche. Voir, tels les orthodoxes, dans l’embryon une personne dès la conception n’est pas en contradiction avec une recherche menée sur lui. La médecine progresse en effet grâce à des recherches conduites à tous les âges de la vie, il serait singulier d’en écarter seulement l’âge embryonnaire.

              De surcroît, on sait qu’environ 7 ou 8 embryons sur 10, qu’ils soient créés au cours de l’étreinte amoureuse ou in vitro, ne donneront jamais des enfants. Expulsés après un léger retard de règles ou gardés dans l’azote liquide, ils sont voués à disparaître. Aucune autorité ecclésiastique ne m’a convaincu que laisser ces embryons mourir dans l’azote liquide, ou bien les détruire sans autre forme de procès en les décongelant, serait plus éthique que de les intégrer à une recherche destinée à lutter contre la stérilité ou à faire progresser la recherche sur les cellules souches et la médecine régénératrice. En définitive, si je n’accepte pas la négation de toute singularité de l’embryon, je conteste aussi des attitudes irrationnelles refusant toute recherche sur des embryons voués sans cela à la destruction.. Avec l’assentiment des géniteurs et un avis favorable d’une commission ad hoc (la commission de biomédecine), une recherche utilisant des embryons surnuméraires est légitime. Obtenus après une assistance médicale à la procréation pour infertilité, mais non utilisés d’emblée, ces embryons sont conservés dans l’azote liquide. Une telle pratique est justifiée car, en cas d’échec d’une première tentative, cela permet de transférer chez la candidate à la maternité des embryons décongelés, sans reprendre la procédure à zéro. Cependant, le succès est parfois d’emblée au rendez-vous. D’autres fois, le couple abandonne son projet (séparation, décès, lassitude…). Des dizaines de milliers d’embryons surnuméraires sont de ce fait conservés en France dans les containers d’azote liquide des centres d’Assistance médicale à la procréation. Dans l’avenir, cependant, un recours à la congélation d’ovocytes plutôt que d’embryons, pourrait aboutir à en tarir la source puisque tous les œufs fécondés seraient alors transférés dans les voies génitales de la femme.

            En définitive, une approche historique, théologique, biologique et médicale de la notion de début d’une vie humaine, à la fois démontre l’impossibilité de parvenir à une réponse unique et acceptée par tous et suggère, malgré cette incertitude, la singularité dès son début du processus qui peut aboutir à la naissance au monde d’une personne.

Axel Kahn, le douze décembre 2015

2 thoughts on “L’EMBRYON ET L’ÉTHIQUE DU DÉBUT DE LA VIE

  1. Merci pour ce texte très explicatif. L’historique illustre bien la difficulté concevoir clairement des notions
    comme l’âme, qu’est-ce que c’est l’âme à notre époque?,
    comme la personne, à partir de quand parle-t-on de dignité de la personne?
    comme le matériel embryonnaire, quand le considérer comme un objet sur lequel on peut expérimenter?
    et peut-on tout expérimenter même sur un embryon animal?
    Où commence et où s’arrête la liberté de recherche sur ce matériel qui reste dans tous les cas du matériel vivant, que ce soit un embryon humain ou animal?

    Personnellement je trouve très intéressante la position utilitariste britannique;
    Sans doute n’ai-je pas appréhendé encore de façon claire l’étendue de ce sujet “L’éthique du début de la vie”. Mais j’en perçois a complexité.

  2. merci, c’est clair et bien pensé, cela me permet d’étayer mon avis dans une discussion familiale .

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