TUMULTES ET CRÉATIVITÉ AUX CONFINS, MUSSY L’ÉVÊQUE


Il était une fois, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne, une petite cité, fief des évêques de Langres, Mussy l’Évêque, Mussy-sur-Seine aujourd’hui et depuis l’émigration en 1791 du dernier suzerain, le duc- évêque Monseigneur de la Luzerne, un haut dignitaire de l’église. Depuis le plus haut Moyen-âge, Mussy se trouve sur la frontière mouvante entre plusieurs provinces, entre le royaume de France auquel la Champagne est intégrée en 1284 et le Duché de Bourgogne, le jouet de la rivalité entre les ducs et leurs alliés, le Roi et l’Évêque. La construction à la fin du treizième siècle de la collégiale Saint Pierre-es-liens marque la puissance alors de l’évêque de Langres qui passe dans son château de Mussy une partie importante de l’année. La petite cité médiévale possède alors des murailles fortifiées, une communauté d’ursulines, un collège de treize chanoines, un ghetto juif dont les portes se ferment à la tombée de la nuit, un hôpital, une garnison, etc. Elle devient malheureusement à la fin du quatorzième et au début du quinzième siècles un enjeu majeur des rivalités de la guerre de cent ans, entre les royaumes de France et d’Angleterre, les rois de France et les Bourguignons, les Orléans et les Armagnacs. Prise et pillée par les soldats de Charles VII en 1431, elle sera reprise en juillet 1433 au terme du siège que le duc Philippe le Bon impose à  Mussy l’Évêque, pillée encore en 1440 par la bande “d’écorcheurs” du bâtard de Bourbon. De nos jours dans l’Aube, en Champagne et demain dans la grande et un peu monstrueuse région ACAL (Alsace, Champagne-Ardennes, Lorraine), Mussy n’est guère qu’à cinq cents mètres de la Côte d’Or en Bourgogne, associée demain à la Franche-Comté, bourgade-frontière  pour toujours.

Au tournant des dix-neuvième et vingtième siècles, le phylloxéra bouleversa le destin de Mussy-sur-Seine. Alors que d’autres bourgs des vallées de la Seine, de la Laigne et de l’Ource replantaient lorsque la technique devint disponible des plants de pinot et de chardonnay greffés sur des porte-greffes américains, résistants au parasite, Mussy choisit de se redresser en se lançant dans l’aventure industrielle : bois, literie, moutarde, métallurgie fine, etc. Elle comptât ainsi avant et immédiatement après la dernière guerre mondiale plus de mille emplois dans les manufactures et devint ainsi relativement prospère ; elle s’enorgueillit de la sorte d’une vivace mémoire ouvrière et connut à la période du front populaire le même type d’oppositions entre les rouges et les blancs que dans les autres centres industriels du pays. À l’époque, les Musséennes et les Mussséens avaient tendance à mépriser les “bouseux” des villages environnant, les garçons et les filles ne  fréquentaient guère celles et ceux “de la campagne”. Tout à changé, s’est inversé, bien entendu. Les bourgs et cités viticoles en appellation contrôlée Champagne sont opulents, Mussy est devenue assez misérable, elle ne compte plus qu’une centaine d’emplois salariés et seules quatre ou cinq familles de vigneron profitent des quelques cinquante-cinq hectares de vignes en AOC que compte la commune. Les confins entre les monde ouvrier et paysan n’ont pas, nous le voyons, été favorables à Mussy.

Deux années avant la Révolution, le duc-évêque de la Luzerne qui assistait aux agitations prémonitoires de la population, fit combler les douves de son château pour les transformer en une vaste promenade à la disposition des Musséen(ne)s, le “Chemin de la Promenade”. À l’extrémité nord-ouest de La Promenade s’élève l’habitation de ma famille maternelle, de mon grand-père, industriel du jouet d’origine bourguignonne. À l’autre extrémité, mon arrière grand-mère paternelle s’était retirée avec son mari, peintre alors réputé, dans une propriété datant de la fin du dix-neuvième siècle. Camille, la fille de l’industriel, et Jean, petit fils en vacances chez sa grand mère, devaient se croiser sur cette fameuse promenade, aux confins des territoires maternels et paternels, et c’est ainsi que naquirent, dans l’ordre, Jean-François, Olivier et Axel. Confins plus féconds, par conséquent.

Les troubles et les rencontres de ces régions frontières que je décris sont au total, malgré les épreuves, propices à la créativité. Je viens de passer près de trois semaines en ces confins où ma famille trouve l’essentiel de ses origines et ai décidé d’en rapporter quelques images en témoignant. Trois éléments dominent le paysage de cette région de vallées et de coteaux, la vigne en Champagne, les céréales en Bourgogne et la forêt au sommet des collines.

Paysages de la Champagne viticole

Paysages de la Champagne viticole, au dessus d’Essoyes

Début du Val du Puy, Mussy

Les terres céréalières

Une partie de la forêt actuelle a remplacé les anciennes vignes détruites par le phylloxéra. On y trouve par conséquent de nombreuses cadoles, abris en pierres sèches utilisés jadis par les vignerons pour se protéger des intempéries et entreposer leurs outils :

Dans la forêt du Val Frée

Cadole de vigneron dans la forêt du Val Frée

Plus au sud, en Bourgogne, le Chatillonnais et le village de Vix, à sept kilomètres de Mussy,  témoignent de la richesse ancienne de la créativité humaine en ces terres de confins. Au cinquième siècle avant notre ère, premier âge du fer, s’épanouit la principale manifestation en France de la civilisation hallstattienne dont on peut admirer les restes d’une importante implantation entourée d’imposantes murailles sur et autour la colline de Vix. Au musée de Chatillon, l’imposant cratère grec et le torque en or celte trouvés dans le tombeau tumulus de la “Princesse de Vix” sont des objets remarquables maintenant de large renommée mondiale. C’est là aussi, entre Champagne et Bourgogne, que les implantations templières connurent leur principal développement et que naquit à Molesme, à neuf kilomètres de Mussy, la réforme cistercienne de l’ordre de Saint Benoît dont le Bourguignon Bernard de Clairvaux, qui devint abbé de l’abbaye éponyme dans la champenoise vallée de l’Aube, fût le plus puissant et célèbre représentant.

En continuant vers le sud, le Chatillonnais englobe le début du plateau de Langres où la Seine prend sa source. Peu en aval de cette dernière, le plateau est entaillé de profondes vallées où s’établirent des abbayes cisterciennes, Fontenay en étant le plus somptueux exemple mais non le seul. La vallée du Brévon, par exemple, est une merveille où se succèdent les châteaux, tel celui de Brémur vu depuis le val de la toute jeune Seine….

Depuis la Seine près de Vaurois

Depuis la Seine près de Vaurois, le château de Brémur

…et, dans la vallée elle même, les étangs et installation de pisciculture :

Étangs et pisciculture

Étang et pisciculture de la vallée du Brévon

Étang et pisciculture

Étang et pisciculture de la vallée du Brévon

La vallée du Brévon se dirige ensuite vers Rochefort-sur-Brévon ou persistent les vestiges d’anciennes forges et d’où on rejoint par un petit verrou le vallon de l’ancienne Abbaye du Val des Choux. Tous ces territoires au sud de Musssy, de Vix à la partie chatillonnaise du plateau de Langres et plus à l’est en direction d’Auberive et d’Arc-en-Barrois sont pressentis pour constituer  bientôt le premier parc naturel national de la forêt de feuillus de France.

À Mussy, la collégiale Saint Pierre-es-liens comporte des éléments de fragilité détectés presque dès sa construction si bien qu’elle a fait et fait toujours l’objet de travaux incessants, qui ont récemment intéressé l’extérieur du bâtiment ainsi en partie ravalé. Sa tour clocher n’est à l’évidence pas d’origine ; elle date dans la forme actuelle de 1907.

Depuis la place

Collégiale depuis la place

Depuis le haut des Maizes

Collégiale depuis le haut des Maizes

L’intérieur de la collégiale jouit d’un exceptionnel ensemble de sculptures des XIVème au XVIIème siècles. Au quatorzième siècle, avant la guerre de cent ans et au summum de la puissance des évêques de Langres, un productif atelier de sculpture fit rayonner sur la région “l’école de Mussy”. Profitant de l’abondance d’une roche calcaire propice, cette école se révéla en particulier remarquable dans le souci du détail, la texture des vêtements rendue par de fin losanges. Les trois chefs d’œuvres représentatifs de cette école sont le célèbre Saint Jean Baptiste :

La statuaire de St Pierre-es-liens

La statuaire de St Pierre-es-liens, St Jean Baptiste, XIVème

Les gisants de Guillaume de Mussy et de son épouse, probables donateurs de la collégiale. On peut admirer au dessus de la tête des défunts le prophète Abraham qui recueille leurs âmes :

La statuaire de St Pierre-es-liens

La statuaire de St Pierre-es-liens, Guillaume de Mussy et son épouse, XIVème

Enfin, une sensible et douloureuse descente de croix :

La statuaire de St Pierre-es-liens

La statuaire de St Pierre-es-liens, descente de croix, XIVème

Le XVème siècle, on peut l’imaginer, fut moins propice à l’activité créatrice des sculpteurs qui nous ont pourtant légué une singulière trinité avec un Dieu le Père à la fois serein et rigolard :

La statuaire de St Pierre-es-liens

La statuaire de St Pierre-es-liens, trinité, XVème

Nous en arrivons enfin à la Renaissance, le “beau seizième” de l’école troyenne que je tiens pour comporter certains des trésors de la sculpture mondiale. Le chef d’œuvre  en est sans conteste un bouleversant Christ aux liens aux yeux grands ouverts qui, au paroxysme d’une souffrance subie et anticipée, semble comme détaché, au delà de la terreur :

La statuaire de St Pierre-es-liens

La statuaire de St Pierre-es-liens, le Christ aux liens, début du XVIème

Chef d’œuvre du "beau XVIème" de l'école de troyes

Chef d’œuvre du “beau XVIème” de l’école de Troyes, détail du Christ aux liens

D’autres œuvres de l’école troyenne qui n’atteignent sans doute pas la splendeur du Christ aux liens  illustrent bien l’extrême raffinement des sculpteurs, au risque parfois d’une déviance maniériste. L’éducation de la vierge évite ce piège :

Statuaire de St Pierre-es-liens

Statuaire de St Pierre-es-liens, l’éducation de la Vierge, XVIème

De même me semble-t-il que l’Archange Michel terrassant le dragon en présence du donateur et tout en tenant la balance des âmes :

Statuaire de St Pierre-es-liens

Statuaire de St Pierre-es-liens, Archange Michel terrassant le dragon, donateur, XVIème

Le Saint Sébastien serait plutôt naïf :

Statuaire de St Pierre-es-liens

Statuaire de St Pierre-es-liens, Saint Sébastien, XVIème

Au pied de la croix, en revanche, on peut trouver un peu maniérée la représentation de Saint Jean :

Statuaire de St Pierre-es-liens

Statuaire de St Pierre-es-liens, Saint Jean au pied de la Croix, XVIème

et surtout de Marie, bien belle dame somptueusement vêtue,fort éloigné de celle de la descente de croix du XIVème. Pourtant, j’avoue être sensible  à sa beauté et à sa douleur un peu affectée:

Statuaire de St Pierre-es-liens

Statuaire de St Pierre-es-liens, Marie au pied de la Croix, XVIème

Quant à cet autre exemple d’un Christ aux liens, Ecce homo, je ne saurais dire si l’ambiguïté qui entoure l’action de la main liée est le résultat d’une maladresse ou d’une facétie du sculpteur :

Ecce homo, détail, douloureux et ambigu

Ecce homo, détail, douloureux et ambigu

En quittant Mussy, m’interrogeant sur son tumultueux destin, j’ai eu l’occasion de communier une dernière fois avec les générations qui ont vécu, y ont souffert mais ont créé de la beauté, j’ai partagé avec eux, de la maison familiale, un simple coucher de soleil bien semblable à ceux qu’ils ont pu admirer et qui ont peut-être contribué à les inspirer :

Les habitants de Mussy l’Évêque l'ont connu, eux aussi.

Les habitants de Mussy l’Évêque l’ont connu, eux aussi.

Axel Kahn, le quatre août 2015

8 thoughts on “TUMULTES ET CRÉATIVITÉ AUX CONFINS, MUSSY L’ÉVÊQUE

  1. Last but not least…
    La petite Princesse et moi vous trouvons bien mélancolique, cher Axel. Nous sommes sûres que ce n’est pas le dernier regard que vous posez sur ces beautés artistiques et naturelles.`

    Quelle sensibilité à la souffrance! se pourrait-il que le visage de la douleur rencontre des souffrances en vous?

    Le retour aux sources avive il est vrai l’essentiel et on s’y retrouve nu et vulnérable comme aux premiers instants de notre vie…

    Reprendre le bâton et les chemins va vous redonner l’enthousiasme et l’espérance.
    affectueuses bises
    Iroise

    • Non, Iroise, aucune nostalgie, toujours ce même goût pour la beauté et le témoignage. La forme morale et physique est excellente, je profite de mes déplacements en province pour marcher autant que je le peux, ce WE encore entre Margeride et Aubrac….Princesse était de la partie.

    • J’en suis heureuse, Axel. J’ai cette même sensibilité à la beauté naturelle, artistique, morale, à l’humanité, à la vie !
      En étroite pensée avec vous.

  2. Ce texte m’émeut quoique je ne sois pas musséenne. J’y vois un hymne à la région natale, un regard lucide quant à l’histoire et au devenir de la région et de ses habitants, ceux qui y sont nés et qui sont restés, ceux qui veulent encore y vivre et la faire vivre. Et aussi comme le relève Iroise un regard mélancolique.
    Il m’émeut car je suis originaire d’une même petite ville de quelques milliers d’habitants dont l’histoire est dominée par des moines, peut-être pas un évêque, qui y ont bâti une puissante abbatiale. Les bâtiments existent toujours imposants. Ces moines ont créé une superbe bibliothèque, la bibliothèque bénédictine qui a été préservée malgré les guerres successives qui ont eu lieu au long des siècles.
    Il m’émeut, car là aussi, à la Renaissance, une importante école de sculpteurs, celle de Ligier-Richier, est née. La pierre blanche du calcaire les a inspirés. Sépulcres, vierges, christs sur la croix etc… ornent toujours les églises. Le bois aussi a été travaillé.
    Mais ici peu de vignes. Une industrie qui se meurt et des habitants qui voient leur ville dépérir et se tournent vers le Front National. Pas d’autre vision d’espoir possible pour eux? Je ne sais si à Mussy c’est la même chose.
    Enfin ce qui m’a le plus touché dans votre reportage c’est la photo de la cadole vigneronne et sa présence précieusement gardé dans les bois. Plus encore que les témoignages de l’art religieux. Car là il s’agit de la vraie vie des habitants de ces lieux. Rien que le nom, j’adore.
    Bonnes rencontres au gré de vos déplacements.

    • Merci de ce témoignage, Michèle, j’y retrouve l’essentiel de ce que je sens, observe et exprime

  3. Merci beaucoup de toutes ces précisions sur une si riche Histoire. Le trésor de Vix est une merveille au raffinement inattendu . A Chatillon sur Seine il faut aussi aller voir l’exsurgence de la Douix , pagéologique dans cette région

  4. Merci beaucoup de toutes ces précisions sur une si riche Histoire.Le trésor de Vix est une merveille au raffinement inattendu. A Chatillon sur Seine il faut aussi aller voir l’exsurgence de la Douix parmi les beaux sites géologiques de cette région . Le projet du parc naturel des forêts de feuillus Champagne Bourgogne est une annonce pour moi.La France manque de parc Nationaux par rapport à d’autres pays d’Europe et les forêts du nord de la France sont magnifiques. Pour la 1ère fois cet été j’ai vu des cerfs dans la vraie vie de la forêt , donc pour moi ces vacances sont une réussite …

  5. C’est le hasard des arrangements familiaux qui nous ont amené à « reprendre la maison de Mussy ».
    Une folie aux yeux du monde !

    Mes amis préfèrent les périples planétaires ou les vacances aux Club Med plutôt que d’aller « s’enterrer » au fin fond de l’Aube. Je vois bien que derrière des encouragements de façade mes collègues s’indignent « De Mussy que peut-il sortir de bon ! »

    Votre perspective historique me conduit à dépasser la dépression économique de ces dernières décennies. Laissons-nous étonner par l’humanité de la statuaire religieuse !
    Contemplons la grâce de la nature environnante dans les profondeurs sylvestres, la majesté du ciel et l’humilité des abeilles !

    J’écris ce commentaire à la veille d’un week-end où les nuages semblent s’être donné rendez-vous dans le nord-est de la France. Tout le monde sait que le soleil est présent au-delà de ce plafond mouillé, mais combien y croient ?

    Merci cher Axel Khan de poser un regard instruit, spirituel et poétique sur un village qui nous est commun.

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