27.06 POURTANT QUE LA MONTAGNE EST BELLE


Ce chanteur au coeur aussi gros qu’était belle sa moustache, au visage fin et à l’abondante et souple chevelure, à la voix chaude, a marqué toute ma jeunesse et une grande partie de ma vie d’adulte. Je l’écoute encore parfois, avec une émotion inchangée et plaisir. J’aime ses textes toujours poétiques et engagés contre toutes les formes d’oppression et d’aliénation, sa façon de chanter l’amour et l’amitié, l’épanouissement humain au sein d’une nature authentique et préservée, en particulier de la montagne ardéchoise. J’ai rencontré ces derniers jours, dans des sites exceptionnels, des habitants qui m’apparaissent attachés eux aussi à ces valeurs et qui, tous, m’ont rappelé par certains aspects le chanteur d’Antraigues.

En quittant Cèneuil, j’ai atteint le plateau du Mézenc et fait étape dans le petit hameau pittoresque de Bigorre aux maisons couvertes de chaume, accueilli par Catherine. Cette femme du pays est attachée à le faire vivre, c’est-à-dire à y travailler. Elle s’installa d’abord dans une ferme qu’elle spécialisa avec son époux dans le fromage de chèvres. Accablée par les épreuves – la mort de son mari puis l’incendie de la ferme -, elle fait face, reconstruit le bâtiment avec un nouveau compagnon et le transforme en une accueillante auberge de montagne qui fait aimer aux clients les mets de la région qu’elle les aide aussi à découvrir. Femme politique engagée, elle participe de plus aux instances chargées de la promotion et de la défense d’une spécialité locale, le “fin gras du Mézenc”, qui dispose maintenant d’une AOP (Appellation d’Origine Protégée). Il s’agit d’un savoir faire des éleveurs bovins du plateau aux pieds du mont Mézenc. Ils ont constaté depuis bien longtemps déjà que les bêtes ne consomment pas la cistre (en fait du fenouil sauvage des Alpes) dans les prairies mais en raffolent lorsque, mélangée aux autres plantes constitutives du foin, elle est séchée. Les arômes de cette cistre se concentrent dans la graisse musculaire et confèrent à la viande persillée provenant d’animaux ainsi engraissés une saveur particulière et délicieuse, d’où l’appellation de “fin gras”.

Catherine avait invité pour me rencontrer à Bigorre des amis à elles, dont Michel. Cet agriculteur du Lot, dégoûté par la pollution des sols dans sa région d’origine, cherchait un terrain vierge de tout produit chimique. Un concours de circonstances le fait atterrir à Bigorre, rencontrer Catherine, se procurer la terre rêvée et, après quelques années de maraichage bio, se lancer dans la panification intégrée, réalisant toutes les étapes, des semis de froment à la cuisson et à la vente des pains. Il construit lui-même son four en pierres qui seront chauffées des heures durant avant qu’il n’enfourne son pain. Chaque année, il conserve une partie de sa moisson pour les semis à venir, procédé multimillénaire mais qui est devenu très rares aujourd’hui dans les pays développés où les agriculteurs achètent chaque année de la semence prétraitée. Il se procure aussi une meule en pierre mue par un petit moteur auxiliaire et confectionne sa farine. Le levain est naturel, entretenu après chaque fournée pour compenser la part utilisée. Et, pendant des décennies, ce système fonctionne, Michel et sa famille en vivent. Ah, quelle belle soirée consacrée en partie au pain des hommes ! Michel au parlé chantant vient hélas de prendre sa retraite sans solution de reprise de l’affaire pour l’instant.

Parvenu en Ardèche, j’ai cheminé sur les bords du cirque des Boutières une partie de la matinée en compagnie de préposés aux espaces de la montagne ardéchoise occupés quant à eux à baliser les chemins empruntés par les randonneurs et les cyclistes VTT. Ils se sont d’abord excusés avec une contrition évidente d’utiliser des engins mécaniques, une automobile sur la route et un quad pour s’engager sur les sentiers. Mais, m’ont-ils dit, “comment transporter sinon tous ces piquets que nous plantons ?” Vous comprenez, Monsieur, cette montagne est si belle ! Il nous faut permettre à ceux qui n’ont pas la chance d’y vivre de se ressourcer en elle, eux aussi”.De fait, cette région du cirque volcanique des Boutières à laquelle appartient le géant, le mont Mézenc, et l’incroyable mont Gerbier des Joncs cher aux écoliers de mon temps, est l’un des très beaux endroits du pays, l’un des plus étonnants. Le Gerbier est, en particulier, irréel, cône très arrondi presque parfait et aux pentes abruptes zébrées par l’entrelace de la pierraille de couleur ici très claire et d’une végétation chiche, comme posé là négligemment dans le paysage, ou bien tête d’une fusée inter-spatiale dont tout le reste se serait enfoncé dans le sol volcanique du cirque des Boutières. Il s’agit en fait d’un suc, une bulle de lave visqueuse qui a gonflé lentement à la surface il y a huit à dix millions d’années ; il ne ressemble pourtant à aucun autre.

J’ai ensuite passé la fin d’après-midi et la nuit dans une ferme-auberge aux pieds du mont Gerbier et en face de la cuvette qui recueille les eaux de dizaines de petites sources pour donner naissance à la Loire. Toute une famille joviale travaille là, à la culture maraichère biologique, à la cuisine, aux pâtisseries, à l’accueil et aux chambres d’hôtes, pour le plus grand bonheur des touristes et randonneurs qui ont eu l’inspiration de choisir cet établissement. Apéritif à la gentiane, charcuterie de montagne, caillettes, criques et criquettes, petits vins de l’Ardèche, tartes et autres douceurs aux myrtilles, produits et liqueurs à base de chataignes, les rapprochent au plus près de la félicité. J’ai pu discuter tout à mon aise avec ces gens, les parents et les enfants. J’ai été frappé par un sentiment que je n’ai pratiquement pas vu exprimé pendant mon périple 2013, l’optimisme réaliste. Certes, on n’ignore pas la dureté des temps et l’importance des crises qui affectent l’Europe et la France. Cependant, comme me l’a déclaré le père : “Tout de même, nous, ici dans la montagne, nous sommes un peu à l’abri, un peu privilégiés”. Le grand Jean l’a chanté : “Il faut savoir ce que l’on aime/ Et rentrer dans son HLM/ Manger du poulet aux hormones/ Pourtant que la montagne est belle/ Comment peut-on s’imaginer……”. Eux, ces femmes et ces hommes accrochés avec bonheur à cette montagne, ils ont entendu et choisi. C’est cela qui justifie cet optimisme si frais.

Axel Kahn, le vingt-sept. juin 2014.

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9 thoughts on “27.06 POURTANT QUE LA MONTAGNE EST BELLE

  1. Merci pour la formule : l’optimisme réaliste ! Il existe . Je l’ai moi aussi rencontré. Comme vous le constatez, il se cache , loin des aveuglantes lucarnes médiatiques , dans les endroits simples, beaux et naturels, chez des gens à qui l’on peut appliquer les mêmes qualificatifs.
    André, le marcheur rennais

  2. Merci pour cette belle page de votre diaire.
    Oui, belle et rebelle est la poésie chantée de Jean Ferrat, chaleureuse et généreuse, toute sa vie.
    Oui, il existe en ces contrées une nature préservée et des êtres authentiques.
    Une joie de vivre et une rondeur des jours.

  3. Toujours de l’humanité et poésie Axel Kahn. Il est vrai que Jean Ferrat fit des chansons hors du commun à la gloire de l’humanité qui est dans tout homme. Un véritable humaniste.

  4. je viens de finir pensées en chemin. Beau récit, belle écriture, beaucoup d autodérision et d humour. Je vous suis dans vos nouvelles péripéties qui vous ameneront près de chez moi dans cet arrière pays niçois, mal connu, que je connais comme ma poche. je serai en alerte lorsque vous aborderez nos rives. Bonne route, et bon vent.

  5. Et oui mon cher Axel, que la montagne est belle ,merci à ton hommage à Jean Ferrat qui il y a quelques années a soudé les jeunes lycéens de mon âge (pas si loin du tien) mais qui restent tous fidèles et c’est cela l’espoir que nous tentons de transmettre à notre descendance moi et ta chère Claudie
    mille merci pour tout
    bises
    brigitte

  6. Merci pour votre hommage a l Ardeche et aux Ardéchois si bien chante par le poète d Antraigues A.L

  7. Cher Monsieur, je viens de lire votre livre. Le titre : Pensées en chemin, m’avait attiré. Je suis un peu déçu car je n’y ai pas trouvé de réelles pensées. Vous relatez, vous décrivez, vous exprimez vos émotions (ce qui est déjà bien) mais vos réflexions n’apportent pas grand chose.
    Nous avons le même âge. Nous avons fait, mon épouse et moi, une traversée de France en 2001. Nous sommes passés incognito du début à la fin (trajet identique au vôtre à partir du massif du Pilat), personne ne nous attendait nulle part, nous n’avons pas eu à “donner” de conférences, ni à nous faire congratuler par les notables du coin. Cela ne nous a pas empêchés de partager des moments conviviaux et même de nouer une vraie amitié. Nous avions choisi septembre – octobre, nous n’avons subi que 5 jours de pluie en tout et nous n’avons pas connu de canicule.Toujours pratiquées dans de bonnes conditions (nous avons fait d’autres longues marches), je reste persuadé que ces marches sont de vraies vacances et que rien n’est plus facile et reposant.
    Nous avons aussi parcouru la côte océane. Je vous conseille le sens sud-nord et vous déconseille la période d’été.
    Bonnes pensées!

  8. Montagne est inframonde
    ———-

    Montagne, on dit que tu es dangereuse,
    Qu’au charpentier, tu as tourné le dos ;
    Mais je l’ai vu qui allait en rando,
    Marchant vers toi par une voie ombreuse.

    Ceux qui te font visites peu nombreuses
    Sont satisfaits de tes petits cours d’eau ;
    Ils sont sportifs, et non simples badauds,
    Tu les connais, montagne chaleureuse.

    Quelques errants, du monde abandonnés,
    Comme inframonde ont pu te condamner ;
    Or, toi, sans être un enfer ordinaire,

    Tu fus nommée un lieu de triste sort,
    Où brusquement la vie peut se défaire ;
    Mais par ailleurs, est-il plus belle mort ?

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