COP 21 : LA DÉFENSE DE L’ENVIRONNEMENT EST UN HUMANISME


   Parfois, les sollicitations pleuvent si dru que je les trie avec une passoire à gros trous. Je ne me rappelle plus si c’est pourquoi j’ai accepté, il y a longtemps déjà, de rencontrer ce soir premier décembre à Lyon le cardinal Philippe Barbarin et le Grand rabbin de France, Haïm Korsia, pour répondre à la question : « Sauvegarde de la planète : la solution est-elle avant tout spirituelle ?». Un tel accord de ma part est en effet singulier puisque mon « agnosticisme » est sans faiblesse et que je ne suis guère un spécialiste du climat. Pourtant, homme de progrès, amoureux de la nature et humaniste, la question de l’environnement revêt bien entendu pour moi une dimension essentielle.

   Ainsi que je l’ai expliqué dans plusieurs de mes ouvrages (par ex, « L’homme, le bien, le mal », éditions Stock, 2008 ; « Un type bien ne fait pas ça », NiL éditions, 2010), je fais du principe de réciprocité la base d’une morale sans transcendance. Selon cette analyse, se caractérise comme bien tout ce qui manifeste le souci et témoigne de l’évidente valeur de l’autre. A l’inverse, j’appelle mauvaises toute les actions qui contestent à autrui des droits similaires aux nôtres, le menacent dans son autonomie, sa dignité, sa liberté, attentent à sa sécurité et compromettent de la sorte son épanouissement.

   Au XXème siècle, nos concitoyens ont peu à peu pris conscience de ce que le progrès technologique et le développement économique insouciants de l’environnement, la fuite en avant du « toujours plus », faisaient peser comme menaces croissantes sur la planète. Aujourd’hui, chacun peut prendre conscience de la pollution de l’air, de la terre et des milieux aquatiques, des questions liées aux inégalités dans l’accès à l’eau potable. L’effet de serre associé aux activités humaines et à la libération massive de gaz carbonique et de méthane est une réalité avérée. Il joue, selon toute vraisemblance, un rôle important dans le réchauffement climatique anormalement rapide observé depuis quelques décennies. Les possibles conséquences de ce réchauffement pour les écosystèmes, la vie et l’activité humaines ont été exposées en détail dans nombre d’études d’experts internationaux, notamment celles du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Tel est l’objet des réunions internationales sur le climat et, en particulier, de la COP 21 qui se tient à Paris-le Bourget en cette fin d’année 2015.

   En 1979, dans son célèbre ouvrage « Le principe responsabilité », le philosophe Hans Jonas écrit : « Pour nous aujourd’hui, le droit qui se rattache à l’existence non encore actuelle, mais pouvant être anticipée, de ceux qui viendront plus tard, entraîne l’obligation correspondante des auteurs, en vertu de laquelle nous avons des comptes à leur rendre à propos de nos actes qui atteignent les dimensions de dommages irréversibles à leur environnement ».

   Hans Jonas nous explique dans son ouvrage que notre planète, « dont nous nous n’héritons pas de nos parents mais que nous empruntons à nos enfants, pour citer Antoine de Saint-Exupéry, est menacée de différentes manière par le développement de la technique. Or, la planète sera habitée par les générations futures, les petits-enfants de nos petits-enfants, dont nous sommes responsables à un double titre. Ils procèdent de nous évidemment par la procréation. Par ailleurs, ils seront des êtres humains auxquels nous sommes liés, à travers les générations, par le principe de réciprocité évoqué plus haut. Nous savons, pour l’essentiel, ressentir les mêmes besoins élémentaires que nos ancêtres, les mêmes joies et plaisirs, craindre les mêmes dangers. Il en sera de même de nos descendants, auxquels Hans Jonas nous enjoint par conséquent de léguer une terre compatible avec l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine. C’est là une conséquence très logique de la morale humaniste dont je me réclame.

   Le XXème siècle n’a enfanté qu’une seule idée neuve sur le plan politique, c’est celle de l’écologie, dont certaines racines peuvent être retrouvées au XVIIIème dans l’Œconomica naturae de Carl Linné et, au tournant du XIXème siècle, dans l’intérêt d’Alexander von Humbolt pour la bio-géographie. La philosophie utilitariste britannique débouche quant à elle, avec Jérémy Bentham, sur la reconnaissance de l’intérêt de tous les êtres sensibles, et par conséquent des animaux, à ne pas souffrir, ce qui leur confère un statut particulier. Ce n’est pourtant que vers la fin du XXème siècle, à l’occasion de catastrophes telle celle du Torrey Canyon (1967), puis en France des campagnes contre les menaces de la promotion immobilière sur le Parc national de la Vanoise, que le terme « écologie » devient de plus en plus largement utilisé dans son sens moderne. Comparés à cette irruption de la défense de l’environnement dans les projets politiques, les religions sont multimillénaires, le libéralisme nait au XVIIème et, pour l’essentiel, le socialisme au XIXéme siècle. Les mots de la bible dans la genèse dit combien cette pensée écologique est révolutionnaire pour les fidèles des religions du Livre. Après qu’il a créé l’homme et la femme au sixième jour, Dieu leur dit : « « Soyez les maitres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. Vous inspirerez désormais la plus grande crainte à toutes les bêtes de la terre, aux oiseaux, aux petits animaux et aux poissons ; vous pourrez disposer d’eux. Tout ce qui remue et qui vit pourra vous servir de nourriture ».

   Hans Jonas est aussi le père spirituel du principe de précaution puisqu’il exhorte les décideurs à ne pas mettre en œuvre une innovation si elle recèle des potentialités dangereuses pour l’environnement. Ce concept a abouti au principe numéro 15 de la déclaration de Rio en 1992 : » « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. », puis, en France, à la loi Barnier relative au renforcement de la protection de l’environnement de 1995. Ce principe, en soi, est assez évident et s’inscrit dans la vision d’un Progrès humaniste. Ce dernier se réclame en effet d’une mobilisation de l’intelligence humaine, de la science, des techniques et des richesses ainsi créées au service d’un projet de société garantissant un meilleur épanouissement de l’homme, aujourd’hui et dans le futur. Il s’ensuit qu’une innovation technologique se doit non seulement d’améliorer un procédé, produire plus de biens mais aussi de garantir une meilleure sécurité aux consommateurs et utilisateurs, de façon plus générale aux habitants de notre planète commune. Cela signifie que la minimisation du risque est incluse dans tout dessein de progrès humaniste.

   Il convient par conséquent de définir le risque. Il s’agit d’une valeur sans unité propre (tel le mètre pour la distance ou la seconde pour le temps), dérivée du produit (dans le sens de multiplication) de la fréquence d’un phénomène par son niveau de danger. Même rare, la perte de confinement du cœur d’un réacteur nucléaire est ainsi un risque important alors que, même fréquente, la varicelle chez les enfants comporte un risque faible. Puisqu’il n’existe pas d’unité universelle du risque, l’acceptabilité de ce dernier ne peut s’évaluer que de manière comparative, c’est-à-dire par comparaison entre les risques de solutions alternatives, une innovation versus le statu quo, plusieurs pratiques traditionnelles ou innovantes entre elles. Ainsi posée, la question devient : quel choix apparait le moins risqué? Pour produire de l’énergie, en sachant qu’ici l’économie minimisera toujours le risque? Pour cultiver des plantes ? Pour prévenir l’apparition de maladies?

   Approché de cette façon, le principe de précaution n’est bien entendu pas une règle d’inaction. Ce serait le cas seulement si le monde était à ce point parfait que tout changement s’avèrerait nuisible. Qui le croit ? Les exemples sont innombrables ou le progrès est l’une des conditions d’un dessein humaniste. Dans le domaine de la santé, les vaccinations, mêmes si leur innocuité n’est pas totale, sont le plus souvent très préférables à l’absence de protection contre des maladies graves et fréquentes. Toutes les sources d’énergie sont plus ou moins risquées mais nous ne pouvons nous en passer totalement. Puisqu’il faut bien se nourrir, nous devons cultiver des plantes en quantité suffisante pour répondre aux besoins et aux goûts de la population. Des innovations ont, dans le passé, permis d’accroitre la production pour accompagner la croissance de la population. Chaque méthode comporte ses avantages et ses risques spécifiques. Le principe de précaution ne consiste pas à refuser par principe toute innovation en la matière – cette attitude eut été jadis catastrophique et le serait dans l’avenir- mais à comparer leurs avantages et leurs inconvénients respectifs.

   Cette appréciation du risque, sur une base comparative, les conséquences à moyen et long terme sur l’environnement, c’est-à-dire sur les conditions de vie et d’épanouissement des générations futures, constituent de ce fait une question éminemment politique, dans son sens premier (organisation de la cité). Il s’agit d’une compétence fondamentale du législateur (aux niveaux national comme communautaire) ; l’autorégulation du marché, dans ce domaine comme dans d’autres, est une pure vue de l’esprit. Il s’agit également de l’un des paramètres essentiels du progrès humaniste, faisant se rejoindre deux idées chères à la gauche, celle du Progrès et celle de sa mobilisation explicite au profit de tous les citoyens, actuels et futurs (les citoyens les plus fragiles en France et, à plus forte raison encore, dans les pays pauvres, sont les premières victimes des désastres environnementaux). Aujourd’hui, les concepts de durabilité et de sobriété sont des éléments clés des schémas de développement respectueux de l’environnement. Dans le domaine énergétique, par exemple, cela se traduit l’essentielle isolation thermique des habitations, par l’investissement volontariste dans la recherche sur les énergies renouvelables et la préparation à la transition énergétique indispensable, à la fois pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et pour anticiper l’épuisement inéluctable des énergies fossiles et minérales. C’est à ce prix que sera refondée la belle idée du Progrès, nécessairement un Progrès pour l’homme d’aujourd’hui aussi bien que pour celui de demain.

   Et l’esprit, dans tout-ça ? Seul l’esprit humain et sa capacité à envisager l’avenir, à s’y projeter et à se sentir responsable de ses actions sur l’environnement que connaîtront les générations futures, peut bien entendu concevoir l’écologie. Il s’agit d’ailleurs là d’une extension du principe de réciprocité, origine ontologique selon moi de l’aptitude humaine à la pensée morale. En effet, l’autre auquel nous sommes liés en tant que nous dépendons les uns des autres pour être et en avoir conscience, englobe aussi ceux qui ne sont pas encore nés mais dont les besoins seront si semblables aux nôtres. Je ne vois pour ma part nulle nécessité de faire appel à une transcendance spirituelle pour aboutir à cette responsabilité. Cependant, conscient de ce que dans le monde ceux qui croient au ciel sont plus nombreux que ceux qui n’y croient pas, je ne peux que me réjouir de la prise de position des plus hautes autorités religieuses. À ce titre, l’encyclique « Laudato si » du Pape François est un texte fort et d’une extrême importance, sans doute plus lucide sur l’origine des désordres et ce qu’il conviendrait de faire pour limiter leur conséquences que tous ceux qui sortirons des conférences internationales. Au Bourget, seul un autre sud-américain, le président bolivien Evo Morales, a dénoncé lui aussi la responsabilité du culte effréné de l’argent institué par le capitalisme dans les dommages à la planète. Pour être franc, il convient cependant d’observer que les systèmes « anticapitalistes », dans l’ex-Union soviétique ou la Chine, n’ont guère fait mieux. En définitive, seul l’esprit peut affronter le défi écologique, celui de l’homme, bien entendu. Si les tenants d’une transcendance spirituelle participent eux aussi à ce que combat, on ne peut que s’en réjouir.

Axel Kahn, le premier décembre 2015.

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