LA MARCHE, LA TÊTE ET LES JAMBES


Un être humain mange, boit, et respire, il en va de sa survie. Il voit aussi, entend, sent, interprète et marche ; il peut ne pas le faire, on le dit alors handicapé. Marcher est par conséquent une activité naturelle, répétitive comme l’est le fait de respirer. Pas plus que cette dernière, elle n’est exclusive ; non seulement elle laisse le champ libre à la pensée mais aussi la stimule, voire lui est nécessaire. Nietzsche répondait à Flaubert qui affirmait ne savoir écrire qu’assis (ce qui est stricto sensu peu contestable…) : «  les grandes pensées ne nous viennent qu’en marchant ». Après les Cyniques dans la Grèce antique, Rousseau et tant d’autres font la même analyse que Nietzsche. Les hommes de foi, les pèlerins de tout temps, ceux de la Mecque et Jérusalem jadis, des sanctuaires hindouistes, bouddhistes ou autres, de Compostelle aujourd’hui plus que jamais, marchent non seulement pour faire de leurs efforts une offrande à l’objet de leur culte mais aussi et surtout pour se préparer intérieurement à le célébrer une fois parvenus au sanctuaire. À l’extrême, le désir de faire le bilan de sa vie et d’enrichir son univers intérieur persiste seul, on l’observe chez maints jacquets modernes plutôt agnostiques. Déambulatoires et cloitres jouent dans les monastères et les églises la fonction essentielle de lieux privilégiés de la réflexion et de la prière solitaires.

Si la marche est de manière si évidente propice au déploiement de la pensée ce n’est bien entendu pas seulement parce qu’elle évite la somnolence qui guette sinon le penseur solitaire affalé dans son fauteuil ou allongé sur son lit. Elle est aussi l’occasion de maintes stimulations, perceptions qui engendrent des impressions et suscitent des émotions. Elle est d’abord le moyen « d’aller vers », lentement, sereinement, de prendre son temps pour contempler, échanger, et penser. Lorsque le Mahatma Gandhi entreprend sa longue marche du sel, comme les prophètes jadis et Jésus de Nazareth lui-même arpentaient les territoires, c’est pour se rendre au-devant des gens, témoigner de sa détermination, les convaincre sans précipitation, se mettre à leur pas pour les engager à lui emboiter le pas. Cette fonction de la marche demeure, j’en puis témoigner. J’avais l’intention lors de mes deux récentes traversées solitaires et pédestres du pays en diagonales, de rencontrer et échanger avec des gens issus des différents territoires parcourus. Cela faisait des siècles que personne n’était sans doute allé de la sorte, mu par la seule force motrice de ses pas, à leur rencontre. Il en a résulté une surprise génératrice de curiosité qui s’est révélée engendrer une disponibilité singulière. Je suis persuadé que mes contacts avec les centaines de femmes et d’hommes rencontrés eussent été moins riches si je les avais rejoints à l’aide des moyens de transports rapides et modernes.

Arthur Rimbaud, le poète emblématique des Ardennes dans lesquelles j’ai commencé à marcher en mai 2013, a déclaré : « Je est un autre ». Il est en particulier le partenaire du dialogue intérieur qui occupe la journée du marcheur hors des périodes où la difficulté et les dangers du terrain mobilisent toutes les pensées. Il s’agirait sinon d’un monologue, exercice solipsique bien pauvre et décevant. « L’autre » avec lequel dialogue le chemineau solitaire peut trouver son inspiration dans la beauté des spectacles de nature observés, dans la magnificence des monuments. D’autres fois, lorsque, marcheur solitaire, je progresse dans un environnement si répétitif que j’en arrive à ne plus le voir, « l’autre » qui est  « je » semble alors puiser au hasard dans les innombrables images mentales stockées dans ma mémoire, et me les propose par brassées entières. Je les considère, en observe certaines avec plus d’attention, les retournant dans l’espace de mon esprit. Parfois, je jette mon dévolu sur l’une d’entre elles, l’examine attentivement. Elle éveille alors d’autres souvenirs, appelle d’autres images de sorte que se dessine un tableau psychique sur lequel « l’autre » et moi deviserons quelques instants, quelques heures, la journée durant.

René Descartes a écrit « cogito ergo sum », je pense (donc) je suis. Sans entrer dans le débat philosophique quant à l’autonomie réelle du cogito et du « moi », il est peu contestable que je ne puis douter d’avoir au moins l’impression de penser et l’illusion que cette pensée est mienne. Or, aucune activité n’est plus propice à la pensée que la marche. C’est par conséquent avec assurance que j’affirme : « je marche, (donc) je suis »

Axel Kahn, le dix-huit août 2015

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8 thoughts on “LA MARCHE, LA TÊTE ET LES JAMBES

  1. Bonjour,
    Le hasard d’une affichette m’a signalé que vous cheminiez par nos montagnes pour rejoindre Lardier à la fin de la semaine. J’ai par curiosité ouvert donc votre blog et découvert votre passion de la marche à pied, votre “chemin de Compostelle” en quelque sorte, un peu semblable à celui de Jean-Claude Ruffin, ouvert sur les autres et sur les innombrables petits détails qui fourmillent autour des sentiers.
    Marcheurs aussi comme vous, nous partageons avec mon épouse, ce lent plaisir de la découverte et de l’intimité avec tout ce qui nous entoure sur les chemins…
    En lisant votre dernier blog sur la marche, j’ai pensé à ce texte de Jean Giono sur la marche à pied , peu connu peut-être car écrit en dehors de ses romans : tout est dit en quelques lignes, avec son style bien sûr, sur cette “fréquentation amicale” de la nature (par la marche à pied) pour nous encourager à garder en nous tous nos sens en éveil.
    Je me permets donc de vous adresser amicalement, à vous qui traversez nos montagnes, ces pages de “Provence” tirés de “Rondeurs des jours” de J. Giono à glisser dans votre sac à dos et qui vous apporteront peut-être un supplément de bien-être à l’étape où vous vous reposerez…
    Bon cheminement !
    On ira vous écouter ce dimanche à Lardier…,
    bien cordialement, Francis et Lilian Ravinet (Gap)

    De Jean Giono, extraits de

    ” PROVENCE

    Ce que je veux écrire sur la Provence pourrait également s’intituler : « Petit traité de la connaissance des choses. » 0n ne peut pas connaître un pays par la simple science géographique. On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science ; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme. La certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d’où le fleuve part et où il arrive et dans quel sens il coule ; comme vous savez d’où s’oriente le sang à partir d’un cœur, où il passe et ce qu’il arrose. Mais la vraie puissance du fleuve, ce qu’il représente exactement dans le monde, sa mission par rapport à nous, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu’il se creuse instantanément dans notre âme, et ce delta par lequel il avance, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l’apprend pas plus que l’anatomie n’apprend au chirurgien le mystère des passions. Une autopsie n’éclaire pas sur la noblesse de ce cœur cependant étalé sans mystère, semble-t-il, sur cette table farouchement illuminée à côté des durs instruments explorateurs de la science. Comme les hommes, les pays ont une noblesse qu’on ne peut connaître que par l’approche et par la fréquentation amicale. Et il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied.

    II semble d’abord que ce soit un procédé barbare et surtout grossier. Si nous tenons compte précisément des foules subtiles où il va nous falloir tout regarder et tout compter, il nous paraît plus raisonnable de demander des instruments de précision à la technique. Mais vous allez voir que nous allons être éclairés sur la valeur de l’à peu près dans les sciences exactes. Le monde est plein de mystères. Rien que sur la reproduction des équidistances dans les dessins géométriques des taches brunes des coquilles d’œufs d’alouette, il y a cent vies de savants à user et mille livres à écrire ! Le terriblement grave, c’est qu’on peut le prendre à partir de là ou à partir du cancer, on arrive toujours et quand même dans le grand élargissement panique de la vie où tout de suite tout est sans borne ! Quoi qu’il fasse, le savant s’approche toujours du monde comme l’astronome s’approche de la nébuleuse : avec un télescope. Il a beau multiplier les grossissements, il regarde toujours un reflet dans un miroir ; il est d’un côté du miroir avec son corps entièrement fermé, tout clos, tout maçonné, tout cimenté, sauf la petite ouverture de la cervelle, et, dans le miroir qu’il regarde, il n’y a rien : c’est seulement à l’autre bout de la ligne d’angle d’incidence qu’il y a quelque chose dans l’infini du fond du ciel. Comme ça a vraiment l’air d’un jeu de hasard !

    La marche à pied, ou, plutôt, le procédé de la marche à pied, c’est de se transformer soi-même en loupe ou en télescope. Vous voyez la lune à l’œil nu : c’est un globe. Vous mettez votre œil à l’oculaire du télescope : ce n’est plus qu’un quart de globe, mais vous voyez des criques et des montagnes ; vous augmentez le grossissement : ce n’est plus qu’une partie très limitée et toute plate, avec de la matière plein votre œil ; puis apparaît le détail des vallées lunaires et les gouffres où vous pouvez suivre le lent retirement des ombres et la marche de la lumière ; mais si, brusquement, vous étiez projeté sur la lune, vous ne la verriez plus, mais vous la connaîtriez ; enfin !

    Le plus magique instrument de connaissance, c’est moi-même. Quand je veux connaître, c’est de moi-même que je me sers. C’est moi-même que j’applique, mètre par mètre, sur un pays, sur un morceau de monde, comme une grosse loupe. Je ne regarde pas le reflet de l’image ; l’image est en moi. Le grossissement, c’est au milieu de mes nerfs, de mes muscles, de mes artères et de mes veines qu’il s’écarte …………..
    A ce moment-là, le monde extérieur est dans un mélange si intime avec mon corps qu’il m’est impossible de faire le départ entre ce qui m’appartient et ce qui lui appartient. L’instinct supérieur qui accorde le sens de ma vie au flux de mon sang, l’accorde avec la même exquise intelligence à l’architectonie des volumes et des couleurs de la matière dans laquelle je vis et je marche ; je suis à la fois prisonnier et maître. La superposition de ma liberté et de ma sujétion est à chaque instant d’une extrême volupté. A chaque instant, un délicieux supplice par l’espérance me pousse tout frissonnant le long de ma vie…………….
    Par rapport à moi, le talus qui borde ma route est plus riche que l’Océanie. Comment pourrais-je me décider à m’en aller un mètre plus loin, quand je n’ai même pas pu dénombrer les joies de cet endroit où je me suis arrêté ? J’ai seulement compris qu’elles étaient innombrables. Mais une unique raison sensuelle peut courber les cyprès de Valence à Carry. Si un champ de blé vert commence à se balancer dans la plaine de Nyons, il se met à se balancer de la même façon dans la vallée de Brignoles.
    L’imperceptible tache violette qui a d’abord touché une olive n’importe où, mûrit à la fois et du même gonflement les olives de tous les oliviers, depuis les Baronnies jusqu’à Grasse. La terre a une façon de se plier en colline du côté de Dieulefit et on s’aperçoit que c’est une habitude qu’elle prend, et elle accompagne l’Ouvèze, la Durance, le Rhône, le Caramy, l’Asse, la Bléone, le Var, avec ce même plissement qui lui est ici bien commode, jusque vers Nice, où elle se plie de la même façon, s’abaisse une dernière fois avec ses arbres, et entre dans la mer. L’odeur du blé encore vert, quand il est déjà en épi mais languissant et mou comme une chenille poilue, si elle est chauffée par un soleil de juin assez pesant, elle rejoint l’odeur des châtaigniers fleuris sur les plateaux, avec ces voies lactées de fleurs dans lesquelles le vent découvre des profondeurs de feuilles comme la nuit, barbelées et de couleurs sombres……..
    Mais il y a dans le déroulement même de cette unité une lenteur dont il ne faut pas que je me sépare. Il me faut employer dans mon déplacement cette lenteur qui met un temps infini et combien de délicatesse pour passer du plateau porteur de chênaies aux alluvions lointaines des ruisseaux et des fleuves couverts de champs où s’épaississent les herbes bleues. Je n’apprendrais rien si je devais me heurter violemment aux harmonies que cette terre compose avec patience et certitude. ………….”

    Extraits tirés de “Provence” in “Rondeurs des jours” de J.Giono (Editions Gallimard, 1943, édité en livre de poche)

  2. Cher Axel, un jour heureux pour célébrer votre arrivée en ce monde !
    Je vous souhaite une nouvelle ronde enchantée des saisons, itinérante, à la rencontre de la beauté, celle de la nature et celles que lui ajoutent les hommes, un regard toujours aussi pétillant, une pensée aussi alerte, des mots aussi percutants…
    Bref, un bonheur invincible!

  3. Le texte de Giono est si beau que je l’ai diffusé via les réseaux sociaux. Merci.
    Merci, Iroise, de votre amitié et de votre fidélité. Je vous embrasse.

    Axel Kahn

  4. Le texte de Giono est si beau que je l’ai diffusé via les réseaux sociaux. Merci.
    Merci, Iroise, de votre amitié et de votre fidélité. Je vous embrasse.

    Axel Kahn

  5. Bonjour M. Kahn,

    Encore un merveilleux texte qui décrit parfaitement la marche comme je l’aime et aime la pratiquer: cheminer en symbiose avec les êtres vivants, la nature et “moi”; avancer chant en tête, comme un hymne à la vie (je le sais aujourd’hui plus que jamais).

    Bien cordialement,

    José CASATEJADA

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