LA RENCONTRE ENTRE LES MONDES MODERNES ET ANCIENS EST HAUTEMENT INFLAMMABLE


Cela est vrai en architecture aussi. Des charpentes de bois flambent par exemple à intervalles réguliers. Parfois, ce sont des ouvrages inouïs assemblés à partir de poutres équarries dans des arbres coupés en l’an mil qui partent en fumée. Ce fut le cas à Notre Dame lundi 15 avril. Des objets et assemblages créés par nos ancêtres à la vie si brève pour durer presque l’éternité, un témoin d’une incroyable générosité transmis à travers les siècles, disparaissent alors. C’est là, selon moi, une perte irréparable.

J’ai déjà développé cette réflexion en passant par le Tonnerrois en 2013, durant mon périple pédestre des Ardennes au Pays Basque. Les Hospices des Fontenilles, devenus ensuite l’Hôtel Dieu de Tonnerre, ont été construits sur instruction de Marguerite de Bourgogne en 1293. Ce somptueux bâtiment comporte une exceptionnelle charpente en chêne qui date de ses origines. Un document rend compte des états d’âme des maitres d’œuvres et charpentiers de l’époque. Ils devaient choisir entre l’utilisation de fûts de chênes immergés dans la saumure depuis cent-cinquante ans et d’autres qui s’y trouvaient depuis plus de quatre siècles ; les arbres avaient par conséquent été abattus à peu près du temps de Charlemagne. Le coût n’était, on peut l’imaginer, pas le même. Pourtant, les artisans n’hésitèrent pas longtemps ; leur choix s’arrêta sur les fûts les plus vieux. Ces hommes dont l’espérance de vie moyenne ne dépassait guère à cette époque quarante ans considéraient en effet que l’on doit bâtir comme si c’était pour l’éternité, que les bâtisseurs doivent considérer “toute la suite des hommes durant le cours de tant de siècles comme si c’était un même homme qui vit toujours”, pour paraphraser Blaise Pascal au prix d’un scandaleux anachronisme. A ce titre, il n’y avait pas à hésiter, il convenait de retenir le matériel donnant le plus de garanties de longévité au profit du plus grand nombre de générations futures. Quel contraste avec les habitudes de nos concitoyens modernes qui mettent tout en œuvre pour vivre le plus vieux possible et ont un sentiment si fragile de leurs devoirs envers ceux qui vivront après-demain que tout bâtiment commence à se dégrader quelques décennies seulement après sa construction et que nous ne sommes pas vraiment mobilisés pour léguer aux générations futures une terre compatible avec l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine, paraphrasant cette fois Hans Jonas.

Les charpentiers de l’époque travaillaient à l’aide d’outils mécaniques, scies, rabots, ciseaux, varlopes, herminettes, doloires, marteaux, maillettes, vilebrequins, tenailles, rifloirs, etc. Tout était assemblé par chevillage. Des points chauds étaient nécessaires pour chauffer la colle et faire fondre le plomb. Cependant, les réchauds et braises utilisées étaient soigneusement éloignés des chantiers lorsque les compagnons n’étaient plus à l’ouvrage. Les réparations nécessaires ont, jusqu’au XIXe siècles, été réalisée selon les même principes. Beaucoup de ces ouvrages n’ont jamais brulé durant plus de huit siècles, à Notre-Dame de Paris, Tonnerre…Mussy-sur-Seine et en des centaines d’autres sites.

Pourtant, la charpente et le toit de la cathédrale de Nantes en 1972, de la basilique Saint-Donatien dans la même ville en 2015, de Notre Dame-de-Paris en avril 2019 partent en fumée. C’est aussi le cas de monuments plus récents, le château de Luneville en 2003, l’hôtel Lambert en 2013. Dans tous les cas l’origine avérée ou supposée implique l’irruption des techniques modernes dans ces chefs d’œuvres légués par des artisans et compagnons d’une folle générosité. Au Parlement de Bretagne à Rennes, en 1994, le monde moderne prend la forme d’une fusée de détresse tirée par des marins-pêcheurs en colère. À la Fenice de Venise en 1996, celle d’électriciens malveillants qui cherchent à éviter de payer des pénalités pour leurs retards. Sinon, ce sont des chantiers modernes de rénovation (c’est un peu aussi le cas à Venise) qui sont en cause.

Les techniques modernes ne peuvent manquer d’utiliser l’électricité pour actionner scies, perceuses, ponceuses et autres outils, pour faire fondre le plomb. Des soudeuses aussi, pour joindre tuyaux, tubulures, lames et autres objets métallique. Des fils électriques doivent être amenés là ou, parfois, l’électricité n’a pour des raisons de sécurité, jamais été installée. Les techniques modernes, en bref, sont immanquablement délicates pour ces prodigieux squelettes de charpentes anciennes. Or, les processus de départs de feux sont pleins de pièges. En particulier, les spécialistes décrivent, après utilisation de chaleur, l’amorçage d’une réaction exothermique lente des bois anciens qui ne s’enflamment brutalement qu’au contact d’une atmosphère riche en oxygène. Un court-circuit inopiné peut en être à l’origine.

En bref, tout chantier en de pareils lieux comporte des risques connus. Ils ont débouché déjà trop souvent sur d’irréparables catastrophes. Les précautions prises sont-elles suffisantes ?  Elles méritent en tout cas d’être réévaluées. Je crois savoir qu’à l’interruption vespérale des chantiers, une présence humaine de deux heures est sensée s’assurer de l’absence de départ de feu. Est-ce suffisant ? Une veille permanentes de plusieurs personnes compétentes dans le traitement d’incendies débutants et munis des dispositifs nécessaires n’apparaît-elle pas souhaitable ? Voir indispensable ?

En tout cas, on ne peut se résoudre à la reproduction régulière de la catastrophe qui a embrasé Notre-Dame et nos cœurs.

Axel Kahn, le mercredi dix-sept avril 2019

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5 thoughts on “LA RENCONTRE ENTRE LES MONDES MODERNES ET ANCIENS EST HAUTEMENT INFLAMMABLE

  1. Plus de contrôle, plus de surveillance sont la clé d’un véritable dispositif anti-catastrophe mais l’air du temps est à l’inverse plutôt favorable à moins d’Etat, moins de contraintes, moins de coûts …..
    Le libéralisme ne touche jamais ses limites en matière de dérèglementations avant que ne survienne la catastrophe !

  2. Bonjour,
    Je suis choquée par ce qui vient de se produire à Notre Dame de Paris. En colère devant une telle impuissance face à ces flammes. Ce fut aussi ma première réflexion : comment peut-on laisser des chantiers de cette ampleur, sur des monuments d’une telle importance, unique au Monde, sans surveillance constante 24H/24H. Des gens qui touchent, auscultent, regardent le bois, pour voir s’il réagit ou pas, s’il y a échauffement ou pas, étincelle ou pas, etc, etc, etc. Une équipe de surveillance, dès que les ouvriers quittent le chantier, avec extincteurs, matériel adéquat. Les experts savent mieux que moi. Il est trop tard pour Notre-Dame. La “Forêt” a brûlé en 2 H, et nous n’avons rien fait.

  3. Très beau texte, plein de sagesse et d’humanité.Sur les origines, et la surveillance, on peut s’interroger. Le même soir, j’ai vu un reportage sur la surveillance des autoroutes de France: des caméras partout, des écrans allumés en permanence dans des centraux occupés 24/24…Voilà, no more comment…ça n’en valait pas le coup, sans doute…

  4. Des hommes jadis qui vivaient peu de temps mais construisaient pour durer longtemps , des hommes aujourd’hui qui vivent longtemps mais qui construisent pour durer peu de temps n’est ce pas là toute la différence résumée entre des conceptions de la vie opposées : la première qui repose sur les fondations du beau , du bien et de la transmission et la seconde sur l’immédiateté, le paraître et la précarité ? Très beau sujet cher Axel . Fabrice
    Fabrice

  5. Saint patron des pompiers
    ——————————–

    C’est un saint, c’est presque un ange
    Versant plus d’eau que le Gange
    Et soufflant des tonnes d’air
    Sur les feux brûlants et clairs.

    Quand sa main surgit de l’ombre,
    Les démons, en très grand nombre,
    Ont plus froid qu’en plein hiver,
    Nus qu’il sont, comme des vers.

    Il renverse une marmite
    Sur la flamme qui crépite,
    Et l’esprit du feu se perd,
    Comme noyé dans la mer.

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