LE BIEN-ÊTRE DU CHEVAL…ET DU CAVALIER


     Le rapport des humains aux animaux a beaucoup varié dans l’histoire et selon les civilisations. Le début de la domestication des bêtes sauvages au néolithique a bien entendu constitué une première rupture. Auparavant, l’homme se préserve des fauves et chasse des proies, élément d’un monde de nature auquel il appartient et dont la dimension symbolique est illustrée par les grottes ornée du paléolithique. L’éleveur peut lui établir de nouveaux contacts avec l’animal familier, un bien mais aussi, parfois, un ami. Les enseignements de la Bible sont sur ce sujet quelque peu contradictoires. Certes, Dieu octroie à l’homme, créature à son image, une sorte d’usufruit sur le monde vivant hors lui-même. Après avoir créé l’homme et la femme, il leur dit : « Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maitres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la terre. » Et il ajouta : « Sur toute la surface de la terre je vous donne les plantes produisant des graines et les arbres qui portent des fruits avec pépins ou noyaux. Leurs graines ou leurs fruits vous serviront de nourriture. » (Genèse, 1-28-29) Après que le déluge s’est retiré, Dieu rappelle à Noé l’étendue de son pouvoir sur le reste de la nature : « Vous inspirerez désormais la plus grande crainte à toutes les bêtes de la terre, aux oiseaux, aux petits animaux et aux poissons ; vous pourrez disposer d’eux. Tout ce qui remue et qui vit pourra vous servir de nourriture (…) (Genèse, 9-2,3) Cependant, Dieu accorde ensuite un statut particulier aux animaux puisqu’il les inclut dans la nouvelle alliance qu’il conclut avec eux et les humains et que les arcs en ciel rappelleront jusqu’à la fin des temps: « Je vous fais une promesse, ainsi qu’à vos descendants et à tout ce qui vit autour de vous, oiseaux, animaux domestiques ou sauvages, ceux qui sont sortis de l’arche et à tous ceux qui vivront plus tard sur la terre (…) » (Genèse, 9-9,10).

     Une telle ambiguïté originelle se fait sentir tout au long des siècles dans les civilisations du Livre. Le droit romain différencie les deux catégories fondamentales du droit, les choses et les personnes. Les secondes peuvent posséder et vendre les premières, en user, voire en abuser comme ils le souhaitent. De ce point de vue, les animaux sont des choses, singulières cependant en ce qu’elles sont animées, pourvue d’une « âme animale » selon une tradition dérivée d’Aristote, elles ont été incluses dans la nouvelle alliance avec la Dieu de Noé. Les pratiques varieront de ce fait de la plus implacable et insouciante des cruautés à une connivence qui culmine sans doute depuis l’antiquité dans la relation entre le guerrier et sa monture. Durant tout le Moyen-âge européen, ces choses animées que sont les bêtes sont néanmoins parfois « trainées » devant des tribunaux pour des délits, dommages aux gens ou aux cultures, elles sont jugées, une sentence est prononcée comme elle le serait à l’encontre de personnes.

     Au XVIIIème siècle, la philosophie utilitariste va contribuer avec Jeremy Bentham à modifier le regard posé par les sociétés humaines sur les animaux. En effet, cette pensée se réfère, pour qualifier la valeur morale d’une action, à la résultante de ses effets sur l’intérêt des êtres concernés. Or, il n’est pas d’intérêt supérieur à celui de ne pas souffrir. De ce point de vue, les animaux humains et non humains, tous des êtres sensibles, partagent ce même intérêt d’où il découle un devoir de nos semblables, puisqu’ils peuvent se le reconnaitre, d’éviter autant que faire se peut la souffrance des bêtes. Une semblable analyse aboutit en 1822 à l’adoption par le parlement du Royaume uni de la première loi au monde de protection animale puis, deux ans plus tard, de la création de la première Association dédiée à la prévention de la cruauté vis-à-vis des animaux. La loi Grammont introduit en 1850 de semblables dispositions dans le droit français. Par la suite, la science contribuera à donner des bases objectives au devoir assigné à l’homme de prendre en compte le bien-être des bêtes et de se garder de les faire souffrir. Tous les animaux supérieurs, et par conséquent en tout cas les mammifères, humains aussi bien que non humains, et les oiseaux, ressentent par des mécanismes similaires la douleur, le mal-être, le stress, le bien-être, ils sont non seulement des êtres sensibles mais encore ils le sont de la même manière que nous. Les produits destinés à combattre la douleur et le stress, l’anxiété chez nos semblables sont testés d’abord chez d’autres animaux, illustrant la certitude qu’il s’agit là d’un même et unique phénomène. Chacun est ainsi amené à prendre conscience de ce que rien ne peut justifier que l’homme inflige aux autres animaux, êtres sensibles comme lui, ce dont il éprouve lui-même les conséquences mauvaises qu’il sait le monde animal capable d’éprouver aussi.

     Toutes ces données s’illustrent dans les relations entre les cavaliers et autres professionnels d’une part, les chevaux, d’autre part. Cet animal, d’abord le moyen des conquêtes et le partenaire des batailles, un indispensable auxiliaire de l’agriculture ensuite, le compagnon prisé des loisirs et l’athlète sportif de nos jours, a été intégré peu à peu à une geste héroïque où, aux côté des humains, il occupe une place qu’aucune autre bête ne peut lui contester. N’est-il d’ailleurs pas le seul quadrupède à disposer de jambes et non de pattes, d’un nez et non d’un museau ? Ce statut justifie, s’il en était besoin, qu’on se penche sur ce que signifie, le concernant, prendre en compte au maximum le bien-être du cheval. La première exigence est d’en connaître la nature, objet de l’éthologie, de savoir repérer les manifestations de stress, de souffrance, de mal-être du cheval, les signes à l’inverse de son bien-être. Tous les familiers du cheval le savent plus ou moins, encore faut-il qu’ils admettent leurs limites, qu’ils cherchent à se perfectionner, acceptent les conseils, les enseignements des vétérinaires, éthologues et autres intervenant du monde équestre. « Respecter la nature du cheval », c’est certes assurer au mieux ses besoins en nourriture, en eau fraiche et claire, soigner ses maux, lui permettre de se reposer sur une litière sèche et propre. Cela n’est pourtant pas suffisant. Comme tout animal, à différents niveaux, le cheval, espèce sociale, a besoin pour s’épanouir de contacts avec ses congénères et d’une liberté qui, si elle n’est pas comme chez nous de l’ordre du projet, renvoie à ce que nous appelons « la fantaisie » : se rouler dans l’herbe, faire des ruades de gaieté, des cabrioles, partir queue en panache dans de folle cavalcade d’un bout à l’autre du pré, et autres manifestations qu’observe attendri tout amoureux des équidés.

     Une tradition ancienne, militaire, de l’équitation, dont il persiste hélas des séquelles, privilégiait le rapport de domination de l’homme sur la monture. Tout indique aujourd’hui que cette approche est non seulement contestable sur le plan moral mais aussi moins efficace que la recherche d’un partenariat authentique d’un animal à la sensibilité duquel on a veillé et qui semble comme impliqué dans l’accomplissement de la tâche accomplie en commun. Sans surprise, cette heureuse évolution s’est faite en parallèle avec la féminisation de la pratique équestre. C’est de la sorte qu’on obtient les meilleurs résultats de sa monture, l’œil vif, le poil luisant, les oreilles dressées. C’est aussi, au-delà de la performance, de la sorte que le compagnon humain, souvent la compagne, de l’équidé ressentira lui-même la plus grande satisfaction.

     La petite fille inscrite à un club d’équitation est arrivée bien avant la reprise afin de participer avec les garçons d’écurie au nettoyage et au paillage des boxes, elle panse ensuite longuement la monture qui lui est attribuée, démêle ses crins, natte sa crinière, lustre sa robe, dépose des bisous sur son nez, caresse son chanfrein, gratte doucement ses oreilles, souffle dans ses naseaux. L’animal pose alors parfois sa tête sur son épaule, la fille est conquise et heureuse, le cheval semble l’être, lui aussi. Je peux pour ma part témoigner des incroyables moments de plénitude que ressent parfois le cavalier sur sa monture confiante et gaie, au petit pas dans les chemins creux du bois paré des couleurs de l’automne, au trot allongé dans la belle allée herbeuse, au grand galop dans les chaumes au lendemain des moissons par un clair matin de juillet. Je souhaiterais que chacun ait pu ressentir le bonheur de la confiance partagée lorsque l’homme et l’animal se comprennent si bien que seul un observateur expérimenté sait détecter les ordres auxquels le cheval obéit, souplement et sans effort apparent, l’exaltation qui les saisit tous deux à l’approche de l’obstacle impressionnant qu’ils se savent capables, couple uni, de franchir de concert dans un effort généreux et joyeux. J’ai connu dans ma vie maintes joies, maintes émotions, il m’a semblé dans des moments privilégiés accéder au bonheur. Parfois, ce fut avec mes chevaux dont je guettais les manifestations de bien-être, au travail, en promenade, alors que je les observais des heures durant, libres au printemps dans leur pâture. Avec eux, j’ai ri, pleuré, été éperdument inquiet, parfois sur le moment désespéré, puis rassuré et heureux.

Axel Kahn, le seize janvier 2016

Partager sur :

3 thoughts on “LE BIEN-ÊTRE DU CHEVAL…ET DU CAVALIER

  1. Axel,

    Vos bottes de cavalier sur la photo avec Jean-François, Olivier et votre mère, dans l’ouvrage “comme deux frères ” m’avait donné un indice de votre intérêt pour les chevaux, vous avec qui je partage comme premier ancêtre commun (à la 7ème et 8ème génération) de la famille KAHN, Lion KAHN, marchand de chevaux à Bliesbruck (Moselle).

    Je vous adresse ici un lien hypertexte de mon arbre généalogique mis sur le siteGeneanet (à partir de votre propre personne , vous pourrez remonter dans votre ascendance paternel côté KAHN) :

    http://gw.geneanet.org/caen_w?lang=en&pz=raymond&nz=cahn&ocz=0&p=axel&n=kahn

    En naviguant, vous pourrez trouver parmi vos illustres contemporains ayant le même ancêtre : Pierre MENDES FRANCE (par sa mère), Claude LEVY-STRAUSS, Simone KAHN la première femme d’André BRETON, Denise KAHN (cousine de Simone) femme de Raymond QUENAU, Mary BLOCH la première femme de Léon BLUM, Raymond SAMUEL alias Raymond AUBRAC.

    Je reste disponible pour échanger avec vous sur la généalogie familiale.

    Fraternellement

    Xavier CAHN

    PS : je réside à Pau.

  2. Il en a de la chance, l’Homme, d’avoir un Dieu qui lui dit ce qu’il a envie d’entendre : tu es le maître de toutes les autres créatures. Mais, la Bible, c’est comme les promesses électorales, ça n’engage que ceux qui y croient.

  3. Superbe article qui prônent de bonnes valeurs ! Si plus de gens étaient comme vous l’avenir de la France me semblerait bien plus radieux qu’il ne l’est !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.