LE FLÉAU SOCIAL DU CANCER


Justin Godart, fondateur en mars 1918 de la « Ligue Franco-Anglo-Américaine Contre le Cancer », (La Ligue Nationale Contre le Cancer en 1920), puis de l’Union Internationale Contre le Cancer en 1935, a présidé La Ligue jusqu’en 1956. Il n’a cessé de considérer les cancers comme le « quatrième fléau social », après la tuberculose, l’alcoolisme et la syphilis. Cent-un an après la création de La Ligue, les cancers sont devenus le premier fléau social, certains n’hésitant pas à évoquer pour parler des temps modernes de « société du cancer .»e  De fait, les cancers impactent dans la durée nos sociétés plus que tout autre maladies.

Désormais première cause de mortalité dans les pays les plus développés, dont le nôtre, les cancers affectent et affecteront toutes les familles, menaçant potentiellement une personne sur deux dans l’avenir. Certains de ses déterminants sont enracinés dans la vie quotidienne des gens, ce qu’ils respirent, boivent, mangent, rencontrent au travail, la manière dont ils se comportent. Des stratégies d’enrichissement maximal de sociétés privées, jadis des états, ont tué depuis la création de La Ligue cinq-cents millions de fumeurs de cigarettes dans le monde, et l’hécatombe se développe dans les pays les plus pauvres. L’énergie nucléaire, militaire et civile, les pratiques de construction, l’agriculture, l’industrie sont régulièrement dénoncées pour le risque cancérigène qu’elles font planer. L’accroissement de la longévité moyenne des humains est lui aussi l’un des paramètres sociétaux les plus important du monde moderne. Maladies se développant en majorité après cinquante – soixante ans, les cancers y ont trouvé un tremplin supplémentaire de diffusion.  Il est au total peu d’aspects du fonctionnement de nos sociétés qui ne soient liés, d’une manière ou d’une autre, aux cancers.

En sens inverse, le progrès des connaissances et des techniques a transformé la compréhension des mécanismes tumoraux, le diagnostic et le traitement des cancers. La presque totalité des techniques de la physique, de l’informatique et de l’intelligence artificielle, de l’imagerie, de la chimie, de la biologie, de la génétique et des techniques de recombinaison d’ADN est mobilisée par ce champs thérapeutique. Cet arsenal impressionnant et d’évolution rapide permet un recul progressif de la mortalité des cancers, la guérison spectaculaire de certains d’entre eux et l’amélioration du pronostic d’autres. Cependant, les cancers demeurent pour la majorité d’entre eux des maladies graves dont le traitement est souvent lourd, prolongé, pénible.

De ce fait, l’annonce à une personne qu’un cancer se développe dans son corps est toujours un coup de tonnerre qui bouleverse son univers psychique et sa vision de l’avenir. Sa vie personnelle, familiale, professionnelle et sociale en devient incertaine. Une partie importante de son énergie est mobilisé pour le combat à mener. Aujourd’hui, plus d’une personne malade sur deux guérit de son cancer. Pourtant, la vie reste compliquée, la guérison sociale, professionnel et psychique reste souvent encore incertaine et décalée après que la tumeur a été vaincue. Plus d’une personne sur cinq reste hors de l’emploi des années après la guérison. L’obtention de prêts, l’accès aux assurances, tous reste compliqué. L’est aussi, et encore plus, le maintien au travail des malades en cours de traitement.

Une malade disait il y a peu à son cancérologue : “Docteur, à quoi cela peut-il servir de tenter de me guérir de mon cancer si je dois mourir socialement ?” En une interrogation inquiète, presque désespérée, cette femme résumait la nature complexe des cancers. Ce sont certes des maladies graves. Mais plus encore, ils sont des affections sociales durables. Le combat acharné contre la redoutable agression des cellules cancéreuses serait bien insuffisant s’il ne s’accompagnait et se prolongeait par une mobilisation de tous pour éviter l’exclusion des personnes affectées ou qui l’ont été.

Axel Kahn, le 29 septembre  2019

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