À partir du mois de mai, les amoureux de la peinture et de la vallée de la Creuse pourront admirer une exposition retraçant sur plusieurs sites, La Châtre, Eguzon, Guéret et Limoges, l’épopée artistique de la “Vallée des peintres”, entre Gargilesse au sud du Berry et Fressélines, au nord du Limousin. Un catalogue de cette exposition a été présenté à la presse le jeudi dix-huit février 2016, dont j’ai rédigé la préface ci-dessous. Je l’illustre de certains de mes tableaux préférés de cette “école de Crozant”.
De la gallo-romaine Argenton-sur-Creuse jusqu’à sa confluence avec la Vienne à Descartes, la rivière coule assez sereinement au milieu d’un paysage de collines paisibles, comme si elle voulait profiter d’un repos bien mérité après la redoutable épreuve qu’elle a dû surmonter depuis ses origines sur le plateau de Millevaches : se frayer un chemin dans le socle granitique des contreforts nord-ouest du Massif central. Que d’obstacles, à contourner parfois, à entailler souvent pour se faufiler dans d’impressionnantes gorges que bordent de cyclopéens blocs cristallins, pour éviter la dentelle acérée de rochers déchiquetés ! Le visiteur qui remonte le cours de la Creuse en amont d’Argenton aborde ces paysages à la Boucle du Pin, méandre à l’arrondi presque parfait dont les pieds sont proches de se rejoindre avant la confluence avec la Gargilesse qui baigne le village éponyme cher à George Sand. Ce ne sont plus à l’est que reptations langoureuses de la rivière pour se glisser comme elle le peut au milieu de ce chaos formidable, recevant au passage le renfort solidaire d’affluents qui ont été eux aussi confrontés aux mêmes difficultés, ruisseau de la Fortune avant Eguzon, la Sedelle à hauteur de Crozant, puis la Petite Creuse en contrebas de Fressélines.
Jadis les eaux étaient chiches en été, parfois furieuses à la mauvaise saison et à la fonte des neiges. En ce temps-là alternent des rochers émergés, statues de pierres gris-clair aux formes d’une étonnante variété, scintillantes et bordées d’un liseré d’écume ; des miroirs liquides réfléchissant les jeux de la lumière captée entre les parois escarpés du granit de la vallée, d’une palette colorée allant du vert émeraude par mauvais temps à une large gamme de bleus lorsque les cieux sont dégagés ; le maelström des confluences où s’entremêlent des veines aqueuses aux teintes variées et aux nuances labiles, de l’indigo au lapis-lazuli et à l’aigue-marine, d’un vert un peu glauque au centre des tourbillons à une frange argentée sur leurs bords.
Et puis, partout des moulins au bord de la Creuse et de ses affluents, de fiers châteaux au sommet des escarpements bordant les rivières. À Crozant, la Sédelle et la Creuse isolent en s’unissant une presqu’ile rocheuse, éperon granitique sur lequel a été bâti au XIIIème siècle le château des Comtes de la Marche. Depuis des siècles, ses ruines, tours rondes et carrées entre lesquelles déambulent chèvres et moutons, ajoutent à ces paysages grandioses une touche hiératique d’un romantisme pénétrant.
Georges Sand, la Dame de Nohan, fait connaitre la vallée et ses environs où se déroulent maints de ses romans, elle crée le désir de ses eaux chantantes et chatoyantes, des genêts qui ensoleillent les pentes même lorsque le ciel est gris, de ses bruyères dont les fleurs innombrables tapissent les reliefs rocheux d’un voile rose frémissant sous la bise. Elle vante sa lumière éclatante par temps clair, ses changements avec la course du soleil, chante le miroitement des cristaux de quartz et de mica affleurant la surface du granit dont les amoncellements parsèment la lande de fougère entre d’épaisses forêts. Elle attire auprès d’elle des poètes, des musiciens, et des peintres aussi. Delacroix, d’abord, suivi de bien d’autres durant plus d’un siècle et jusqu’à nos jours. Tous tomberont sous le charme. En 1889, Claude Monet consacre à la confluence entre Petite et Grande Creuses et au bloc granitique qui s’intercale entre elles la première de ses séries, variations picturales sur un même motif. Le promeneur moderne ne peut contempler exactement les mêmes paysages que ceux qui ont inspiré tant d’artistes. D’Éguzon à Crozant, le lac Chambon de retenue du barrage a remplacé en effet la rivière parfois maigre qui, jusqu’à la fin des années 1920, s’écoulait entre les rochers ; la disparition presque complète de l’activité pastorale a laissé la végétation dense et la forêt remplacer le décor minéral et de lande rase que Monet a peints à la confluence de Fressélines, beaucoup de moulins ont disparu. Pourtant l’essentiel demeure, que pourra par exemple percevoir un observateur attentif faisant face depuis les ruines du château de Crozant à la vallée, au déclin du jour. Il retrouvera dans les rochers de la rive nord, celui des Fileuses et d’autres, l’équivalent du bloc peint par Monet, ses pierres pourpres, rousses ou jaunes couvertes de lichens, la gamme des verts de ses mousses, le scintillement des cristaux minéraux dans un entrelacs d’arbrisseaux nains, le tendre et rose murmure des bruyères fleuries à la saison.
Ici, la rivière enlace amoureusement la masse de granit dans un méandre langoureux, échange avec elle mille reflets changeants selon l’inclinaison du soleil. C’est alors l’image composite de ce qu’il contemple émerveillé et de tel ou tel tableau des peintres de Crozant qui s’imposera en l’esprit du spectateur et il comprendra pourquoi émane de cette splendeur comme une énergie rayonnante qui a envahi les artistes inspirés par la vallée-muse, vallée-atelier de la Creuse et les a amenés à créer les chefs-d’œuvre présentés dans ce catalogue de l’exposition qui lui est consacrée. Comme à la Sainte Victoire peinte tant de fois par Paul Cézanne, on assiste à Crozant à l’évolution du style paysager de l’école de Barbizon vers un jeu de volumes plus sobres et aux couleurs moins vives dont la vue de la Sédelle d’Alluaud est ici une illustration. Quant aux quelques toiles peintes dans la vallée par Picabia en 1909, elles occupent une place essentielle dans son œuvre. Le jeune peintre est en plein doute, à l’époque, il apprête à abandonner le style paysager figuratif. Cependant, le paysage dégage en ces lieux une telle puissance qu’elle s’impose à lui déjà en chemin vers ailleurs. En une ultime fulgurance fauve,le résultat en est d’éblouissant.
Axel Kahn, Paris, le dix-huit février 2016.
PS. J’ai à la fin de l’été dernier déjà publié sur mon blog un article illustré de nombreuses photographies sur la vallée, dont je remets ici le lien : “Avec George Sand, Monet et Picabia, dans la vallée des peintres”. Les amoureux pourront ainsi comparer les œuvres et les paysages qui les ont inspirés.












Merci Axel.on ira en Creuse cette année. Cordialement MMC
Ah, quitter enfin ce champ de foire d’empoigne de politique politicienne qui désespère le citoyen, et moi-même, et partir au pays de lumière! Car la vallée des peintres en Creuse serait d’après leurs regards un havre de lumières éblouissantes. Tant de couleurs vives qu’on en oublierait les brumes brouillards et rideaux de pluie. C’est une belle escapade.
Sans doute un des endroits que je préfère. …Je ne me lasse jamais de cette lumière, de cette atmosphère tellement particulière qui ont inspiré les plus grands peintres ! J’aime ce coin de ma Creuse natale au delà de tout ! Merci pour cet article et surtout : CONTINUEZ ! Bien amicalement, Dominique.
L ‘endroit que je préfère …. Je comprends que les plus grands peintres aient pu y trouver l’inspiration ! Un petit coin de ma Creuse natale qui a su garder authenticité et sérénité. …Je ne m’en lasse pas ! Merci pour ce bel article !
Tout est beau . Merci
Savez vous la provenance du tableau de Monet : “La Vallée de la Creuse”? et où ce dernier est exposé actuellement (musée ou collection privée), je suis à la recherche de ce dernier. Merci de la considération que vous porterez à ma requête.
Avec hâte de recevoir votre réponse.
Cordialement,
Sophie SOTO GUTIERREZ
A New-York, il me semble.
De muse et rime sont plaisirs
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De muse et rime sont plaisirs
Comme de fleur et d’hirondelle.
Entre elles, n’allez point choisir,
Elles sont, l’une et l’autre, belles.
Cédons à ces deux tentations
Sans leur chercher d’explication.
Pensez-y donc, mes jeunes muses :
Muse sans rime, un oisif jeu,
Rime sans muse, un faible enjeu ;
Mythes qui nul sage n’abusent.
Vivre en Creuse, tout en délicatesse… patrimoine de cette folle époque , bravo Monsieur Kahn!
Venez au confluent, Gargilesse , Crozant ,
Après un an dans les montagnes
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Cette année d’ermitage, elle ne fut point vaine ;
Le jardin suspendu va longtemps s’embellir ;
Ses pierres sous l’orage un peu plus se polir,
Sa terre recevoir d’autres sauvages graines.
Les sons qu’à cet endroit j’ai parfois entendus
Reviendront si je mange un peu de pain de seigle,
Si au fond d’un bain chaud je me sens détendu,
Si je rêve d’un chat, si je rêve d’un aigle.
Aucun cloître où l’on vit ne me sera prison,
Puisque j’en sortirai, d’une simple parole
Évoquant ma leçon non reçue à l’école ;
Ainsi j’avancerai, au gré de ma raison,
Me construisant toujours quelques nouveaux repères ;
Les décrivant ici, plein de lecteurs l’espèrent.