LE PROGRÈS, ENTRE SENS ET NON-SENS


Quel mot magnifique que celui de progrès ! Quel objectif lumineux ! Quelle image superbe que celle des femmes et des hommes de progrès, qui ont construit pendant deux siècles nos sociétés ! Le Progrès dont je parle – et je l’emploie au singulier – s’écrit avec un grand « P », je me dois de le définir, de rappeler ses conditions d’émergence et ce qu’il est devenu au fil des siècles. Il est la notion selon laquelle tous les progrès particuliers, qui s’écrivent avec des petits p  -, celui des connaissances, fruit de l’intelligence humaine ; les progrès techniques et économiques – convergent entre eux pour garantir l’amélioration des conditions d’épanouissement de l’homme, c’est-à-dire le progrès humain, finalité ultime du Progrès.

La notion de progrès ainsi définie se construit au fil des millénaires par apports successifs. La démarche scientifique, activité rationnelle de l’esprit pour parvenir à la connaissance des lois de la nature, a au moins cinq mille ans. Les écoliers mésopotamiens résolvent des équations du premier degré à deux inconnus. Cinq cents ans avant notre ère, les Grecs définissent les règles de la logique. Cependant, ni pour eux ni pour les hommes du Moyen-Âge scolastique, ni même pour ceux des Renaissances arabo-andalouse puis européenne, la science n’a pour fonction explicite d’accroitre les pouvoirs humains. Il s’agit plutôt, selon les époques, de chanter la magnificence de l’esprit humain et de louer celle de Dieu.

Au XVIIe siècle, trois citations témoignent de la conscience acquise alors  des mécanismes auto-amplificateurs  du progrès dans son sens moderne;  je les combinerai :

1, « Le savoir est pouvoir », nous dit Francis Bacon.

2, … « pour l’Homme de se rendre comme maître et possesseur de la nature », ajoute René Descartes.

3, or « toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles est comme un seul homme qui vit toujours et qui apprend continuellement » – observation aujourd’hui pour nous évidente – énonce Blaise Pascal. Il s’ensuit de ces citations enchainées que le pouvoir humain qui découle d’un savoir infiniment cumulatif n’aura pas de limite. C’est là une première caractéristique fondamentale du concept de progrès.

Cela étant dit, la notion d’inéluctabilité d’une amélioration des conditions d’épanouissement des femmes et des hommes n’était pas, à ce stade, incluse dans l’idée de progrès, elle apparait dans un deuxième temps, au XVIIIe siècle – le siècle des Lumières – qui est aussi celui de l’optimisme du Progrès : « Le bonheur : une idée neuve en Europe », lancera Saint-Just. C’est de ce Progrès-là que je parle, élément constitutif aussi bien du libéralisme que des socialismes. La confiance absolue en la capacité de l’intelligence humaine, de la connaissance et de la science à faire évoluer la société vers une amélioration du sort des femmes et des hommes est partagée par les libéraux des Lumières écossaises et françaises, par les révolutionnaires de 1789 et par les socialistes du XIXème siècle. Pour les uns tel est le dessein de l’Être suprême ou de toute autre forme sous laquelle s’exerce la transcendance. Pour Condorcet, d’un athéisme absolu, le caractère inéluctable du Progrès vient de ce que la confrontation de chaque génération nouvelle au corpus infiniment croissant des connaissances et de la culture fait progressivement émerger un homme d’une qualité morale supérieure, amené de ce fait à utiliser les pouvoir découlant du développement des savoirs au profit d’une amélioration du bonheur humain. Les libéraux disciples de Saint-Simon aussi bien que les différents courants du socialisme communient au XIXème siècle dans cette certitude que la mobilisation de la science, des techniques et des richesses qui en découlent permettront à l’humanité de se libérer peu à peu de ses contraintes et d’évoluer vers des lendemains plus lumineux. On en trouve des traces émouvantes – qui me font vibrer quand je les relis – dans les minutes du procès de Louise Michel après que son compagnon est tombé durant la semaine sanglante de la Commune de Paris et qu’elle-même, la combattante, a été arrêtée. Devant ses juges versaillais elle clame sa conviction en la capacité du Progrès à donner aux femmes et aux hommes le moyen de briser leurs chaines et de se saisir véritablement de leur avenir. C’est un peu la même idée pleine de force et d’espoir que l’on retrouvait avant sa chute partout en URSS dans ces couples de pierre, altiers et volontaires, d’ouvriers et de paysans le regard fixé au loin vers les lendemains qui chantent.

Le XXe siècle confirme par certains de ses aspects combien l’optimisme du progrès était prémonitoire mais il témoigne aussi de sa naïveté. Il est en effet, certes, le siècle d’avancées prodigieuses dans le domaine de la médecine, de la recherche, de toutes les formes de la connaissance ; il est cependant en même temps celui de guerres de plus en plus technicisées où la science est convoquée pour tuer plus efficacement, celui des bombes atomiques, de Tchernobyl, de Bhopal, de la pollution envahissante, de l’effet de serre d’origine anthropique. Si bien qu’au XXe siècle, un phénomène singulier apparaît dont nous sommes les héritiers, phénomène qu’on ne peut ignorer : un certain sentiment de déception, de désamour du Progrès a pu se transformer en dénonciation de son idée même. Comment analyser l’échec partiel des promesses véhiculées par l’idée de progrès d’accroitre toujours les perspectives du bonheur humain ? Elles découlaient, nous l’avons vu, de la conviction que le pouvoir croissant des humains serait toujours tendanciellement utilisé à son bénéfice plutôt qu’à son détriment. Mais n’étais-ce pas là un optimisme naïf ? Quels ressorts le garantissent ? L’action d’un Être suprême n’est guère admise par tous. Il est constant que les connaissances et le pouvoir techniques évoluent bien plus vite que la sagesse humaine. Aucune étude en physique nucléaire où biologie moléculaire vieille de plus de cinquante ans n’a de réelle importance sinon historique. En revanche, des textes de plus de deux mille ans sur l’amour, la haine, le courage, la bonté, la beauté conservent toute leur signification, ils valent  pour nous aussi bien que pour les lecteurs de l’Antiquité. L’homme de plus en plus puissant n’est définitivement pas de plus en plus sage.

Un sentiment anti-progressiste s’est aussi renforcé au sein de courants entiers de la gauche à l’occasion de la révolution conservatrice et libérale néoclassique. En effet, les femmes et hommes jusque-là persuadés que, globalement, avec des hauts et des bas, leur sort devait nécessairement s’améliorer, se sont entendus asséner qu’au stade où en était la société il convenait qu’ils acceptent désormais d’en rabattre sur ce qui était dénoncé comme de scandaleux avantages acquis, mais qu’ils voyaient, quant à eux, comme des avancées, des progrès sociaux conquis de haute lutte par les générations de leurs aïeux et de leurs parents. Le terme de réforme, jadis synonyme de progrès, l’est souvent devenu de régression sociale, en totale contradiction avec l’idée du Progrès et l’optimisme qu’elle véhicule. Le résultat est aujourd’hui ce paradoxe que la droite libérale continue de se réclamer des progrès techniques mobilisés pour accroître les profits alors que se manifeste dans la diversité des forces de gauche un scepticisme croissant envers les promesses d’un Progrès jadis vu comme garant d’une amélioration des conditions de vie.

En d’autres termes, la belle image du Progrès ne mérite certes pas d’être passée par pertes et profits, il nous cependant la refonder en raison, sur des bases plus solides que jadis. Il ne s’agit bien sûr pas de nier la réalité de ce que le progrès peut-être utilisé au détriment de l’homme et de son environnement mais d’affirmer aussi que, sans lui et compte tenu des défis à relever, il n’est guère d’avenir désirable. Comment parvenir à cette indispensable refondation du Progrès? En lui assignant une finalité explicite, ce qui n’était pas le cas auparavant. Pour les femmes et les hommes du XIXe et du début du XXème siècles, il allait de soi que le progrès des sciences, des techniques et de l’économie seraient in fine bénéfiques à l’homme. Nous avons vu qu’il n’en est en réalité rien. Le Progrès qu’il nous faut porter est fier, exigeant et généreux, il s’écrit avec un grand « P » car il est humaniste ou il n’est pas. À ce titre, toutes les mesures prises dans le but de léguer aux générations futures une terre compatible avec l’épanouissement d’une vie authentiquement humaine, pour reprendre la formule de Hans Jonas, sont constitutives du Progrès ainsi refondé qu’il n’est de la sorte pas question d’opposer à la pensée écologique. Construire une société active, solidaire, généreuse et efficace nécessite une mobilisation de l’intelligence, des connaissances, des techniques et les richesses créées, c’est à dire d’avoir confiance en le Progrès. À la condition que tout ce qu’il crée  soit mis explicitement au service des femmes et les hommes, utilisé par eux pour édifier une société accueillante pour nos enfants et petits-enfants.»

Axel Kahn, le cinq avril 2018

6 thoughts on “LE PROGRÈS, ENTRE SENS ET NON-SENS

  1. Bonjour Monsieur Khan.
    Brillant exposé, belle sapience, que la vôtre. Merci.
    Pourrons-nous, pourront ils lutter, eux, nos enfants, nos petits-enfants contre”la science sans conscience”, contre la défaite de la pensée…au profit de la sagesse, bien inaliénable ? Tels (pour certains) des Victor Hugo, des Louise Michel levant des foules, donner à voir, “un avenir désirable” ?
    Je le souhaite, ardemment.
    Cordialement.

  2. Bonjour Monsieur Axel Kahn,
    Le pessimisme ambiant sur notre avenir et notre capacité à pérenniser la marche en avant du progrès social, provient de l’incompréhension de beaucoup de nos concitoyens de l’interférence entre les décisions politiques et leurs conséquences économiques.
    Beaucoup d’hommes et de femmes, venus à la politique, pensent que leurs seules actions économiques seraient l’octroi d’aides et de subventions! Le reste ne concernerait que les entrepreneurs!
    Non, les décisions des politiques doivent conduire à créer les conditions de développement de nos activités nationales, à charge ensuite aux entrepreneurs de se développer.
    Hélas, nos décisionnaires passent leur temps à philosopher sur le sexe des anges, et ont peu d’appétences pour le fait économique et ses ressorts.
    L’économie libérale a créé des centaines de millions d’emplois dans le monde au cours des cinquante dernières années, particulièrement en Asie, nombre sans commune mesure avec les millions d’emplois qui nous font défaut et qui sont la conséquence de décisions inopportunes prises par nos politiques.
    L’embellie actuelle dans le monde occidental provient de la baisse du prix du pétrole qui a redonné du pouvoir d’achat créatrice d’activité.
    C’est la baisse du pouvoir d’achat, conséquence des crises pétrolières des années 73 , puis 77, qui fut à l’origine des réductions d’activités, des licenciements et du chômage.
    Alors qu’il nous aurait fallu continuer d’améliorer notre pouvoir d’achat, en compensant la ponction opérée par le cartel pétrolier, en travaillant plus longtemps, pour un revenu identique, nous avons choisi de faire le contraire, de réduire la durée du travail, et d’en augmenter insidieusement le coût, majoré des charges supplémentaires induites pour venir en aide aux personnes privées d’emplois, etc, etc…ce faisant nous avons agi contre le pouvoir d’achat de nos concitoyens, de l’activité et de l’emploi.
    Vous êtes bien placé pour voir que la santé accapare chaque année une part plus grande de la dépense de nos contemporains, par les progrès réalisés par la médecine et la technique qui proposent des équipements et soins toujours plus performants, plus nombreux et plus onéreux.
    L’attente des gens à bénéficier de ses nouvelles possibilités de soins, est évidente et ce progrès, car c’est indéniablement un grand progrès, l’emporte sur la réduction du temps de travail. Celle dernière signifie un choix de moindre pouvoir d’achat incompatible avec l’essor des soins médicaux et des coûts attenants.
    On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre disait nos pères. Ce qui était vrai hier le reste aujourd’hui.
    J’espère ne pas vous avoir ennuyé, et pouvoir faire partie de votre liste d’amis sur Facebook, j’en serais honoré.
    Il y a quelques années, à l’Assemblee Nationale, lors de votre audition sur le problème éthique d’accompagnement de la fin de vie, j’ avais apprécié la clarté de vos explications.
    Économiquement, j’ai une vision non conformiste, ni de droite ni de gauche, telle qu’elles sont généralement présentées, mais qui se veut réaliste en restant profondément attaché à l’aspect humain.
    Très cordialement.
    Daniel Blivet.

  3. Dans les romans d’Ivo Andric contant l’histoire de ce creuset multiculturel de la Yougoslavie, on sent que le progrès est perçu comme une menace dont personne ne veut. Le fragile équilibre risquant la chute tragique par le progrès.

  4. Monsieur Kahn

    J’ai le souvenir de vous avoir rencontré il y a quelques années lors d’une réunion de l’INSERM, probablement à Rennes. Je connaissais déjà votre réputation scientifique, mais pas encore vos écrits que je n’ai connus qu’en 2000. « Et l’homme en tout ça ? » m’a beaucoup appris et je l’ai pris de suite comme un des livres de référence en bioéthique. Je trouvais que votre vision de « l’homme était très intéressante, ce regard humain stimulait la pensée. En ces moments-là dans une société en mouvement qui cherchait des repères, on trouvait dans vos écrits les références permettant d’approfondir la pensée et de construire le « soi-même ».

    J’ai lu ce blog avec grand plaisir. L’humain y est toujours présent !

    J’aimerais maintenant insister sur le rôle de l’amour dans le progrès et avoir votre avis dans ce domaine.

    Si l’intelligence et les connaissances acquises constituent à elles seules les bases du progrès, quel est alors l’effet de l’amour et de l’affectivité qui font aussi partie de « l’homme » ? Interviennent-ils dans le progrès futur ? En d’autres terme : le progrès est-il seulement le fruit de l’intelligence et de la technique ?

    Les réunions des EGB se proposent de préparer l’éthique de demain. Les réponses enregistrées sont très nombreuses, ce qui sous-entend que les différents sujets traités sont ressentis par nos contemporains comme jouant des rôles important dans la société en construction.

    Parmi les sujets traités il y en a certains qui touchent des thèmes liés à « l’amour » et à « l’affectivité ». Je suis incapable de décrire l’affectivité. Par contre, ayant vécues dans une famille bancale, je connais ce qu’elle est. J’ai ressenti en moi-même ses effets ainsi que ses conséquences. Malheureusement je ne suis pas le seul !
    Dans un autre domaine, qu lui est lié, on constate de plus en plus que des personnes d’un certain âge, se sentent inutiles et décident de mettre fin à leur vie
    C’est banal de rappeler que l’absence d’affection, j’entend par là d’une affection tangible, peut engendrer l’idée que la vie a un intérêt douteux. Par conséquent le nombre de suicides devient de plus en plus élevé !
    Ces exemples posent la question : sommes-nous des sujets de « valeur » parce qu’instruments du Progrès ? Dans ce cas on se voit comme un « individu » parmi d’autres et égale aux autres. Il ne se sentira plus une « personne ». Le surplus de valeur lié à la « personne » est absent.
    Le Progrès est le fruit des « personnes ». Elles sont différentes entre elles par leurs besoins affectifs et leur niveau intellectuel (entre autres).
    Les enfants adoptés posent très souvent une question embarrassante : « Pourquoi mes parents m’ont-ils abandonnés, ils ne m’aimaient pas ?
    Ce besoin d’affectivité ainsi que la conscience d’être une personne ne peut pas être mis de coté lors des conclusions des EGB. Les EGB nous offrent l’occasion de réévaluer l’humain dans sa totalité ainsi que dans ses responsabilités dans la construction de la société !

    J’aimerais avoir votre opinion sur ce sujet. La « Personne » était déjà objet de discussions il y a quelques années. Elle devient maintenant secondaire face à cet individualisme matérialiste décomposant l’humain en plusieurs facette !

    Merci
    François Clemente.

    • Chère Madame,
      je traite ces questions en détail dans mon avant-dernier livre, “Être humain, pleinement”, disponible aussi en livre de poche.
      Amitiés.

  5. Ce qui caractérise l’époque actuelle est notamment le triomphe de l’intégrisme et du fanatisme, un rejet massif de l’universalisme et une montée des replis sur soi identitaires, une mondialisation du racisme sans précédent (le XXIème siècle est selon moi doute, à l’échelle planétaire, le siècle le plus raciste ayant jamais existé), ainsi qu’un retour en force du puritanisme et de l’ordre moral le plus réactionnaires.
    On note également une réapparition insidieuse de l’eugénisme, souvent enrobé derrière une phraséologie trompeuse. Ajoutons à cela la pauvreté intellectuelle et culturelle hallucinantes du monde actuel , mais aussi les maltraitances animales sous couvert de science (expériences sadiques ayant toujours existé) et d’industrie (élevage intensif en revanche inexistant jadis), et on l’on se rend compte que le siècle actuel constitue l’une des plus violentes réactions, l’une des plus absolues négations du progrès que le monde ait jamais connues.
    La mondialisation économique ne doit pas dissimuler le fait que si des frontières ont disparu, de nouvelles ont surgi, et ce en bien plus grand nombre.

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