RÉFUGIÉS : L’INDIFFÉRENCE AU MALHEUR EST MORTELLE AUSSI POUR LES INDIFFÉRENTS


  Des centaines de milliers de « damnés de la terre » ont à ce point rien à perdre dans l’océan de feu, de sang, de violence et de misère qu’est devenue leur vie que risquer de la perdre pour y échapper est devenu pour eux une évidence. De fait, des milliers ont péri, des dizaines de milliers périront, dont des centaines d’enfants. Trois millions d’entre eux sont, au bas mot, attendus en Europe d’ici 2017. Telles sont les données brutes. Même si le monde a dans le passé déjà connu des mouvements de population d’une ampleur plus grande encore, il s’agit là néanmoins d’un phénomène d’une importance et aux conséquences considérables.

  Je me garderai pour commencer de tout schématisme affectif pour traiter de ce drame majeur des premières décennies de notre siècle. Il ne suffit pas d’évacuer la question en remarquant que cinq cents millions d’Européens possèdent tous les moyens d’accueillir ce flux qui ne représentera que moins de un pour cent de leur nombre. Cela est formellement vrai mais aussi fort éloigné de la perception des gens. Confrontée à des crises répétitives depuis 1973, à la généralisation des logiques individualistes et à la déconsidération des mouvements de solidarité collective, à la montée des inégalités et du chômage, à la remise en cause progressive des avantages acquis au cours du XXème siècle et au démantèlement de l’État-providence, l’Europe, comme hélas le reste du monde, n’est pas généreuse. Ses citoyens réagissent partout à l’assombrissement des perspectives d’avenir en se portant en proportion croissante vers des formations d’extrême droite nationalistes, essentialistes, ethnicistes voire racistes, de toute façon xénophobes. La crise des réfugiés et des migrants qui n’en est qu’à ses débuts est pain béni pour ces mouvements qui ont le vent en poupe, le fascisme selon sa définition historique la plus classique menace de se réinstaller durablement sur notre continent. Le défunt René Girard a bien montré comment les tensions qui s’accumulent dans une société égoïste et en difficulté trouvent un exutoire très temporaire en se portant sur un bouc émissaire, ici les étrangers, les migrants, les réfugiés. Par ailleurs, et cet aspect est parfois singulièrement gommé dans les discours les plus généreux, la démocratie ne peut faire l’impasse sur le sentiment des citoyens, même si on en regrette et en condamne la teneur et la manifestation. Au total, il serait dérisoire de minimiser l’impact sur nos sociétés elles-mêmes du drame que vivent les désespérés d’Afrique et du Moyen-Orient qui affluent en Europe.

  Pourtant, les Européens courent aussi un autre danger, et il est, lui, mortel. Alors que leur responsabilité dans le chaos outre-Méditerranée est loin d’être négligeable, ils réagissent d’abord dans la frilosité apeurée : contrôles renforcés aux frontières, parfois leur fermeture, appel à la police, parfois à la troupe, installation de barbelés, construction de barrières et de murs. Or, jamais dans l’histoire de l’humanité, de telles mesures n’ont été efficaces pour endiguer durablement de vastes mouvements migratoires de foules que la guerre, la peur, la misère avaient jeté sur les routes d’une incertitude toujours préférable à la certitude d’une situation invivable. De plus, cette politique européenne est criminelle. Lorsque des obstacles physiques barrent les chemins terrestres d’accès à leurs « terres promises », comme entre la Grèce et la Turquie, la Slovénie et la Serbie, les migrants prennent la mer sur des coquilles de noix, dans les tempêtes de l’hiver, ils se noient, des dizaines de petits corps d’enfants morts, de leurs mères, de leurs pères s’échouent sur les rivages de Lesbos et des autres iles grecques, de Libye, de Turquie, ils sont repêchés en mer par les marines italienne et grecque, ils sont mangés par les poissons. Sans se payer de mots, l’Europe les a tués. Elle les a tués en les empêchant de fuir par les voies les plus sûres, leur imposant par-là d’emprunter les parcours de tous les périls, bien préférables cependant à leurs yeux à l’attente de crever sans espoir dans des territoires dévastés par la folie humaine. Après la seconde Guerre mondiale, l’idée européenne s’est nourrie de l’effarement provoqué par les désastres du conflit, les dizaines de millions de morts, de blessés, de déportés, de déplacés ; il s’agissait d’éviter à tout prix que se reproduisent de telles horreurs. Sans la force de telles références et la prise de conscience des valeurs alors foulées au pied, il n’y aurait jamais eu de construction européenne. L’Europe ne survivra pas à son indifférence aux dizaines de milliers d’enfants et d’adultes que son égoïsme aura conduit à une mort certaine, elle sera un grand corps sec et laid dont les membres se disloqueront après que son âme aura été sacrifiée aux pires des pulsions humaines, ses habitants se considèreront avec horreur d’avoir été complices de telles ignominies. Un peuple qui devient incapable de tendre la main à qui risque de périr, voire qui le précipite dans la mort, n’a aucun avenir, son présent est sinistre.

  Rien n’est simple, bien entendu, sauf l’essentiel : protéger le plus faible, lui venir en aide, le sauver. Cela signifie dans un premier temps sécuriser les itinéraires qu’emprunteront quoique nous fassions les réfugiés, les secourir, le plus près possible des théâtres d’émigration mais aussi partout où cela est possible. S’impliquer franchement, ce qui exigera des sacrifices, dans la stabilisation, la reconstruction et le développement des pays que ces gens ont dû fuir, se rendre compte que le destin de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient est indissolublement lié. Notre indifférence tue, elle nous tuera si nous n’y réagissons pas sans tarder en conformité avec des valeurs fondatrices de l’idée européenne et, plus largement, de l’humanité.

Axel Kahn, le six novembre 2015

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7 thoughts on “RÉFUGIÉS : L’INDIFFÉRENCE AU MALHEUR EST MORTELLE AUSSI POUR LES INDIFFÉRENTS

  1. Tout est dit et si bien dit….j’adhère à chacun de vos propos. Vous, vous serez peut être écouté, entendu, suivi..; alors que nous les anonymes … Pourtant chacun peut essayer d’apporter sa part au partage tout comme le colibris.

    • “Trois millions d’entre eux sont, au bas mot, attendus en Europe d’ici 2017. Telles sont les données brutes.”
      “Il ne suffit pas d’évacuer la question en remarquant que cinq cents millions d’Européens possèdent tous les moyens d’accueillir ce flux qui ne représentera que moins de dix pour cent de leur nombre. ”
      %% moins de un pour cent de cinq cents millions d’Européens ça fait cinq millions d’émigrés. Quel est le sens de cette erreur ?

  2. Quand je repense à mes années sans fauteuil roulant, je me dis que j’ai perdu une partie de ma vie et ces compagnies d’assurance, après un tel accident de la route, se comportent comme des chacals.

  3. N’ayez pas peur

    5 millions d’émigrés ce n’est que 1% des 500 millions

    Suis d’accord avec vous

  4. 5 millions d’émigrés n’est que 1% des 500 millions d’Européens
    Il n’y a aucun danger pour qu’ils viennent

    Vous qui avez lu rené Girard repensez à la scène du Christ et la femme adultère qui va être lapidée les émigrés ont la même situation sans avoir commis aucune faute ils sont les boucs-émissaires de nos fautes nous souffrons déjà de notre cruauté

  5. Votre blog est un monologue sans fin sur les informations qui sont sans fin et finalement de peu d’intérêt.
    Vous qui aimez vous exprimer devant un grand public vous avez l’obligation de la plus grande humilité ou vérité qui ont des sens équivalent sinon ce n’est qu’une manifestation d’un ego démesuré. Corrigez cette erreur grossière de pourcentage. Quand on pense être un intellectuel on doit chercher et uniquement la vérité sinon ce n’est qu’être un sophiste relisez Simone Weil à propos du devoir des intellectuels elle est meilleure que je ne le suis

    • Il est certain, cher Monsieur, que des billets laissés sur un blog n’équivalent pas à un dialogue. Cependant, comme vous le remarquez, donnant des conférences devant des centaines de personnes presque chaque jour, actif sur Facebook, j’ai tout loisir d’échanger de manière vraiment interactive. En démocratie, personne n’est tenu de lire des textes ou d’assister à des réunions qui ne l’intéressent pas, voyez-vous.
      Bonne journée.

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