TERRORISME EN FRANCE : la fin du temps de l’innocence


   Né en septembre 1944, je n’ai pas vécu la dernière guerre. J’ai en revanche été plongé de plein pied dans les manifestations sur le territoire français métropolitain de la guerre d’Algérie, confronté au terrorisme du FLN puis de l’OAS. Le premier se concentre sur la police, l’armée et les concurrents internes (combats entre le FLN et le MNA). La répression sauvage des manifestations du FLN le dix-sept octobre 1961 fait des dizaines de morts, peut-être jusqu’à deux cents. L’OAS, créée à la suite de l’échec du putsch des généraux en avril 1961, sévit à partir de novembre de la même année. Plusieurs nuits bleues de plasticage secouent la capitale, un militant communiste est gravement blessé par le mitraillage du siège de son parti, place Kossuth. Une série d’attentats est perpétuée le sept février 1962, l’un vise le domicile d’André Malraux ; il défigure gravement la petite Delphine Renard. La manifestation de protestation convoquée par les syndicats et partis de gauche est interdite mais cependant maintenue par les organisateurs. Jeune communiste, je participe en mobylette au repérage des lieux où les cortèges peuvent se rassembler à distance des forces de police, puis défile boulevard Voltaire. Les charges de police après la dispersion du cortège bloqué de toutes parts par les « forces de l’ordre », plutôt du désordre ce soir -là, poussent des centaines de manifestants poursuivis par les policiers munis de leurs longs « bidules » de bois dur, véritables battes de baseball, à s’engouffrer dans la bouche du métro Charonne….Charonne, déjà ; je m’échappe par une rue latérale et me réfugie dans une porte cochère. Des membres de la trente et unième compagnie spéciale d’intervention de la préfecture de police de Paris jettent des grilles d’arbre et de métro sur l’amoncellement de personnes éperdues coincées dans les escaliers. Huit syndicalistes, membres du parti communiste pour sept d’entre eux, meurent, avant tout de lésions crâniennes. Un neuvième décèdera de ses blessures plusieurs mois plus tard. Sans doute cinq cent mille personnes accompagneront certaines d’entre elles jusqu’au cimetière du Père Lachaise le treize février, alors que toute activité a cessé à Paris. Ces événements me bouleversent, bien entendu, et contribuent à m’édifier tel que je suis aujourd’hui.

   Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix sont marquées par différents attentats d’extrême droite (groupe Charles Martel), antisémites, autonomistes et régionalistes, liés au conflit israélo-arabe, perpétués en 1986 par le groupe Fouad Ali Saleh qui tue un total de onze personnes, puis par le GIA en 1995-1996 avec une douzaine de morts, à la révolution iranienne, fomentés par Action directe pendant que l’Italie et l’Allemagne sont victimes d’un activisme gauchiste de même ordre, etc. De 2000 à 2012, le terrorisme se manifeste, bien sûr, mais, très ciblé, il ne revêt pas la dimension de celle d’Action directe, du groupe Fouad Ali Saleh et du GIA. À distance de la guerre d’Algérie, de l’épouvantable décennie noire que connait ce dernier pays, après les accords d’Oslo entre Arafat et Rabbin, et après qu’a été plus ou moins apaisé le différent entre l’Iran et la France, on peut penser en avoir pour l’essentiel fini avec le terrorisme aveugle de masse. Il renaitra hélas de l’effondrement de l’espoir de paix israélo-arabe durable et du chaos moyen-oriental inauguré par les guerres d’Afghanistan, l’attentat du onze septembre 2001 aux États-Unis et l’affaire Merah de mars 2012 en France.

   Sous de nombreux aspects, les terribles attentats de 2015 à Paris, du sept au neuf janvier puis le treize novembre, sont d’une nature différente de ce qu’on a connu jusqu’à présent. En effet, leur cible est moins un intérêt particulier, une communauté donnée dénoncée comme ennemie, que la France elle-même pour ce qu’elle est et représente, une république laïque dont la devise – sinon hélas toujours la réalité des actions – est Liberté, Égalité, Fraternité. En janvier, les victimes ont été d’abord des journalistes et dessinateurs bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins, impertinents et talentueux, une spécificité « bien de chez-nous », puis des policiers musulmans, une antillaise, au service de la République avant que ne soient assassinés des membres de la communauté juive française. Liberté de la presse, laïcité, respect de la pluralité des opinions, des cultes et des religions, c’est bien l’essence de notre pays qui était visé.

   En novembre, les choses sont encore plus nettes, précisées par les termes même de la revendication des attentats par Daesch : tous les sites visés illustrent le way of life d’un pays tel que le nôtre. Après une semaine de travail, les jeunes et moins jeunes aiment aller au concert, danser sur des airs de rock. Sinon s’attarder dans de petits restaurants de quartiers animés, à la terrasse de leurs cafés, déambuler dans leurs rues, comme le chante Yves Montand (Moi, j’aime me balader sur les grands boulevards…). Les amateurs de sport se rendent au stade. En bref, malgré les soucis, les difficultés, les femmes et les hommes de tous âges aspirent à vivre, libres et heureux, s’il se peut. Or, la conjonction du chaos au Moyen-Orient auquel nos pays ont tant contribué, la diffusion par la force des pétrodollars saoudiens et émiratis d’une version austère et intégriste de l’islam sunnite, le wahhabisme ennemi de facto des plaisirs et de la liberté de conscience, adversaire de toute forme de tolérance religieuse, et un retour dans l’Iran des ayatollahs à l’intégrisme d’une sombre dévotion envers les martyrs fondateurs du chiisme, a engendré l’émergence d’une idéologie profondément anti-humaniste et mortifère qui a abandonné tout espoir de bonheur terrestre au profit des magnificences du paradis d’Allah promises aux croyants observant, assuré aux martyrs du jihad. Les pays d’occidents ont connu eux-aussi une pensée de même ordre avant la Renaissance et les Lumières, pendant que fleurissait en Orient musulman l’art et la poésie islamo-andalouse et persane, l’érotisme flamboyant des Mille et une nuits, la richesse symbolique soufie. C’est une authentique fascination de la mort qui s’est répandue chez de nombreux musulmans défilant derrière les noires bannières des mouvements salafistes, la mort que l’on donne sans compter, sans égard pour les victimes égorgées, brûlées, décapitées, la mort qu’on ne craint pas, qu’on recherche pour accéder enfin à la seule issue possible au malheur de la vie. Pour ces nouveaux amoureux de la mort, toute joie de vivre est une provocation insupportable qui rappelle un peu le sentiment de Jorge de Burgos à propos de l’essai d’Aristote sur le rire dans « Le nom de la Rose » d’Umberto Ecco. La richesse tirée des hydrocarbures et les incroyables bévues et maladresses des États-Unis et de leurs alliés au Moyen-Orient ont conféré des territoires immenses et des moyens conséquents à ces adversaires résolus de l’aspiration à une vie terrestre heureuse, ils frappent, d’abord des musulmans, des infidèles chaque fois qu’ils le peuvent. Les ambiguïtés des politiques occidentales – alliance avec les pays qui en ont accouché et hostilité à leur égard – peuvent amener à diriger l’action que suscite leur haine vers tel ou tel pays, la France à l’heure actuelle, ils se vivent cependant comme les ennemis de tous ceux qui résistent à leur noire vision d’un monde dans lequel seul l’espoir d’en sortir persiste. Cette situation sera durable, les successeurs sunnites des haschischins chiites du Vieux de la montagne d’Alamut au onzième siècle, les apôtres modernes du nihilisme religieux apocalyptique qu’enrôle l’État islamique sont à l’œuvre, ils ne sont sans doute pas à la veille d’être éradiqués. Leur résister est bien entendu les combattre mais aussi refuser la terreur qu’ils cherchent à imposer, imposer la vigueur de notre aspiration à la vie à leur instinct de mort. Agir ainsi en toute conscience, puisque nous vivons désormais le temps de la fin d’une certaine innocence.

Axel Kahn, le quinze novembre 2015

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3 thoughts on “TERRORISME EN FRANCE : la fin du temps de l’innocence

  1. Commentaire qui n’a sans doute rien à voir, mais ce “Le temps de l’innocence” est un Scorcese que j’ai trouvé somptueux, avec des réminiscences de “Princesse de Clèves”
    un régal

  2. Arrêtez de philosopher sur le pourquoi. Pensez au COMMENT organiser la résistance sans tomber dans le vote extrême droite. .. aidez nous à mobiliser les milliers de français à AGIR CONCRÈTEMENT auprès de la police.
    Arrêtez d’écrire sans MOBILISER les bonnes volontés laïques, qui comme moi ont un cerveau, des bras et une DÉTERMINATION.
    Je n’ai pas peur et depuis ce 13 novembre je donnerai ma vie pour ce combat pour les valeurs des pays qui LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ.

  3. Le terrorisme en France designe l’ensemble des activites terroristes sur le territoire national francais ou contre des citoyens francais. Il presente des specificites liees a l’histoire et la situation politique francaise, et a conduit a la creation d’une legislation particuliere et a un ensemble de moyens de lutte antiterroriste.

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